Carte et temps réel

Des logiciels comme Google Earth, des systèmes de géolocalisation comme le GPS, la multiplication des appareils mobiles qui intègrent des fonctions de communication et de production d'images et de son dans des usages eux-mêmes géolocalisés, mais aussi le développement des jeux qui nous permettent de vivre l'action dans un espace de type cartographique, tous ces dispositifs, avec les expériences qu'ils génèrent, témoignent de la façon dont notre relation à l'espace et à sa représentation s'est transformée depuis plus d'une vingtaine d'année. L'idée de la carte elle-même s'est modifiée, et avec elle les disciplines liées d'une façon ou d'une autre à la cartographie. Ces transformations ont des conséquences multiples, dans des domaines extrêmement différents, qui vont des manières de faire la guerre au développement des échanges commerciaux, des dispositifs de surveillance et de contrôle des personnes et des communications aux pratiques artistiques.

1) Il y a bien des façons d'illustrer ces transformations. On peut par exemple rappeler que c'est dès les années 1980 que l'on a vu le commerce maritime commencer à lier l'apparition du container, et avec lui l'homogénéisation des flux marchands, avec des systèmes d'informations qui permettraient de suivre, en temps réel, le mouvement des "boites" en fonction des routes maritimes et des conditions financières des transactions marchandes (1). Dès alors, le rôle de la carte était en train de muter. Il ne s'agissait plus seulement d'assurer la sureté des trajets et de penser le théâtre des échanges, mais d'agir sur les destinations des marchandises, de rationaliser l'organisation des chargements, de spéculer sur la valeur des biens et des monnaies. On était en train de passer de la carte constituée comme une représentation arrêtée du monde, à des technologies de l'espace qui constituent des outils de traitement des données "en situation". On voyait apparaître les prémisses d'une nouvelle façon de se situer comme "acteur", ou comme agent d'une logique intégrée, celle d'un processus où le point de vue serait à la fois celui d'une vision générale et celui d'une action particulière dans le temps et le lieu de la circulation des marchandises.

Un exemple comme celui-ci nous donne déjà les moyens de mieux comprendre un aspect essentiel de ces transformations, qui touche à la fois au statut de la représentation, à la place du sujet dans sa relation à l'espace représenté, et à ce qui relève d'une forme de temporalité particulière, ce qu'on appelle le temps réel. Evidemment, il ne s'agit pas ici de s'en tenir à une définition purement technique de la notion de temps réel, qui caractériserait seulement certaines applications informatiques, comme celles qui assurent l'interaction de l'homme et de la machine dans un univers virtuel. Il ne s'agit pas de se satisfaire de l'idée que le temps réel résulterait de l'accélération des calculs informatiques, de la capacité des machines à traiter de plus en plus vite des masses d'informations de plus en plus importantes, même si cela peut certainement en être la condition technique. Il s'agit par contre de penser le temps réel comme un type de temporalité spécifique, propre à la circulation et à la régulation des flux, en particulier des flux d'informations, et des systèmes orientés vers un but au sens que la cybernétique des années 40 avait pu en donner (2).

Cela signifie, par exemple, qu'il ne suffit pas qu'il y ait un effet de simultanéité pour qu'on puisse parler de temps réel. Le fait que deux événements soient simultanés ne signifie pas encore qu'il existe entre eux une relation susceptible de les unir dans une cohérence logique. Or il faut, pour qu'on puisse parler de temps réel, qu'un événement soit associé à un autre par une relation qui les associe dans un mouvement d'ensemble. Mais il ne s'agit plus alors d'une simple simultanéité, il s'agit d'un processus complexe qui articule des mouvements différents dans une totalité constituée par des éléments dont les comportements sont solidaires et dans une relation d'ajustement réciproque. En réalité, la simultanéité relève d'une coexistence spatiale, elle ne suffit en aucun cas à décrire une forme temporelle. Dans la configuration spatiale de la carte, tous les points sont évidemment coexistants. La carte traditionnelle est statique et ce ne sont que par les trajets potentiels qu'elle dessine ou qu'elle suggère que des mouvements qui se développent dans le temps peuvent être signifiés. Au contraire, parler de temps réel suppose que, par exemple, le déplacement d'un élément dans la carte va modifier la carte elle-même ou, en tout cas, qu'il va modifier la situation d'autres éléments dont les comportements lui seront liés. Cela suppose que la carte se modifie en fonction de la variation des données qu'elle restitue ou/et en fonction de la situation de l'utilisateur. C'est bien le cas de l'automobiliste qui suit son trajet sur l'écran de son GPS. Il peut alors voir la position qu'il occupe sur la carte changer en même temps qu'il se déplace dans l'espace réel, ou plus exactement dans ce qu'on peut appeler "l'espace concret".

2) C'est sans doute énoncer une évidence que de dire que les cartes sont des instruments de la connaissance de l'espace concret. Mais si l'on veut réfléchir à la question de la relation entre cartographie et temporalité et à la façon dont le développement des technologies numériques a transformé cette relation, c'est une réalité qu'il est bon de rappeler. Disons même que c'est une notion incontournable, ne serait-ce que parce que c'est ce qui constitue d'abord la dimension temporelle des cartes, qui nous parlent toujours de notre relation à l'espace dans lequel nous agissons, et qui en disent donc autant des lieux que des activités, des façons de vivre et des façons de connaître des hommes.

J'entends par "espace concret" l'espace géologique, environnemental, historique, politique, économique, culturel, dans lequel nous vivons, que nous parcourons, que nous organisons en y dessinant nos "territoires" et nos trajectoires, quelle que soit la forme ou le mode d'existence de ces territoires (3). L'espace concret est ainsi toujours marqué par des caractères particuliers, des configurations originales, des complexités singulières, qui l'opposent à l'espace abstrait de la géométrie. Et c'est bien de cette réalité toujours différente que les cartes s'efforcent de rendre compte.

Bien sûr, l'histoire du développement de la cartographie est celle de la codification des représentations, de leur constitution comme modalités efficaces et partageables de la connaissance. Il y a au moins deux aspects dans cette formalisation : celui de la mise en place d'un vocabulaire graphique et symbolique conventionnel et celui de la modélisation des techniques de représentation de l'espace. De ce dernier point de vue, elle est inséparable de l'exercice de méthodes géométriques et en général de l'application des principes de production de l'espace abstrait sur l'organisation de l'espace concret, tel qu'il s'ouvre à la curiosité des hommes, à la préparation de stratégies militaires ou à la compréhension des circulations marchandes. Ce mouvement d'élaboration d'une science cartographique, qui articule une méthode géométrique à une représentation singulière, semble remonter très loin, peut-être jusqu'au VI° siècle avant Jesus-Christ, avec Anaximandre de Milet, élève de Thalès. Mais si l'histoire de la cartographie est profondément marquée par les chemins qui ont pu être inventés pour rendre rigoureuse la représentation du monde, c'est bien vers cette représentation que les cartes sont entièrement orientées, c'est dans cette fonction de production imagée qu'elles trouvent leur but et leur sens. De ce point de vue, elles représentent une forme majeure de la connaissance des choses particulières (4).

Or c'est là un trait qui doit être souligné parce qu'il est rare et précieux. Aristote disait que la science "consiste dans la connaissance de l'universel" (5), et il soulignait le caractère inconnaissable des individus. Toute connaissance revient toujours à dégager de la multiplicité et de la variabilité individuelle, des constantes, des récurrences, des principes d'organisation, des types et des catégories. La science irait donc du particulier vers le général, jusqu'à trouver sa légitimité rationnelle dans l'énonciation de lois universelles. La carte part peut-être du particulier et elle opère par modélisation, mais c'est bien pour revenir au particulier, pour parvenir à en rendre compte de façon à le constituer comme une réalité intelligible. Il y a de ce point de vue une relation profonde entre la carte et le récit, comme, évidemment, entre la carte et l'image (6). De la même façon, l'intelligibilité cartographique est d'abord une intelligibilité de l'interprétation et de la compréhension des situations. Elle relève d'une herméneutique qui trouve son critère de validation soit dans sa capacité à satisfaire le besoin de se situer et de trouver sa place dans un ordre imaginable (si ce n'est dans un ordre imaginaire), soit dans sa capacité à éclairer la décision, à orienter l'action, à permettre la prévision des événements.

Ainsi, si les cartes participent d'une connaissance de l'espace, le fait qu'elles s'intéressent à la particularité des configurations géographiques, dans leur variabilité et leurs changements, ainsi qu'à l'interprétation des configurations qui sont mises en oeuvre dans l'espace concret, et à la décision ou à l'organisation de l'action, laisse apparaître une relation fondamentale au temps. D'une certaine façon, ce dont nous parlent les cartes, c'est autant du temps, ou plus exactement des temporalités (géologiques, biologiques, historiques, politiques, économiques, etc.), que de l'espace, ou pour mieux dire, c'est de l'inscription dans l'espace de phénomènes temporels. Une carte nous renseigne sur des processus en les restituant dans leur manifestation spatiale à un "moment" donné. Elle se construit dans une relation à des données qui doivent être produites et traitées selon des modèles théoriques et des techniques propres à une époque. Une carte détermine ainsi un ou des points de vues qu'elle articule et qui prennent sens par rapport à un contexte scientifique, culturel et historique. Une carte engage des pratiques qu'elle a pour fonction d'éclairer, d'accompagner, de refléter.

3) Or voici que les modèles dans lesquels se construit la représentation cartographique ne sont plus seulement des modèles qui abstraient et articulent les territoires dans des figures fixes, lisibles et interprétables. L'objectif est de plus en plus de traiter des données, de les organiser, de mettre en place des modèles et des processus automatisés de traitement de l'information. On voit apparaître de nouveaux "objets" de la représentation spatiale qui ne s'appuient plus seulement sur la fixité des éléments structurants mais sur l'émergence de configurations identifiables, des variations et des récurrences qui vont constituer des phénomènes, des "objets" repérables et significatifs, capables de déterminer des stratégies d'action. La carte n'est plus une représentation statique mais un cadre qui permet de faire apparaître la dynamique des transformations et des déplacements.

Cette transformation ne concerne pas seulement la production, la captation et le traitement des données, elle touche aussi à l'accès et à l'utilisation des formes cartographiques. A la représentation de l'espace s'est ajoutée la formalisation et la visualisation d'informations dans l'espace. De plus en plus, la carte devient une matrice qui permet de démultiplier et de combiner des approches et des points de vue. Elle devient un espace stratégique où se combinent des éléments fixes et des configurations mouvantes, des processus lents et des séquences rapides, qui déterminent des évolutions possibles, des hypothèses prédictives et des décisions. Ces évolutions ont transformé notre relation quotidienne à la représentation cartographique. On peut maintenant agir sur la carte, la modifier, y inscrire des repaires, y indexer des photos, partager des informations. Avec un projet comme OpenStreetMap (7), la carte devient une oeuvre collective et un outil de travail librement accessible à tous. La carte peut être le résultat de l'intervention de chacun, à partir du point particulier du territoire qui est le sien. Mais on peut aussi s'y déplacer et y percevoir en temps réel notre déplacement. L'automobiliste auquel il était fait allusion tout à l'heure, qui suit le trajet dessiné par son GPS, se déplace à la fois dans le territoire et dans la carte.

Dans un billet publié en 2006 (8), Daniel Kaplan reprenait la célèbre formule d'Alfred Korzybski suivant laquelle "Une carte n'est pas le territoire" (9), pour annoncer que la formule contraire étaient maintenant devenue aussi vraie, que la carte fait territoire et qu'elle est un territoire. Évidemment, entre les deux le sens de la proposition a changé, ou plus exactement, la formule inverse ne vient pas nier ou abolir la formule première de Korzybski. Chez ce dernier, il s'agissait de souligner l'écart essentiel entre le langage et la réalité, et plus particulièrement entre la connaissance et son objet. Toute connaissance est une construction - comme telle, elle vient constituer le monde dans une architecture qui ne l'épuise jamais et qui doit pouvoir rester ouverte, transformable, évolutive, critique. Dans cette optique, la formule de Korzybski vient donner à ce qu'il appelle "La sémantique générale" ses prémisses, avec trois propositions qui sont présentées comme autant de d'aspects d'une même analogie :
1. Une carte n'est pas le territoire. (Les mots ne sont pas les choses qu'ils représentent.)
2. Une carte de couvre pas tout le territoire. (Les mots ne peuvent pas couvrir tout ce qu'ils représentent.)
3. Une carte est auto-réflexive. (Dans le langage nous pouvons parler à propos du langage.)

Le renversement par Kaplan de la formule de Korzybski ne constitue pas un instant une remise en question de sa validité épistémologique, elle ne vient pas la contredire. Elle opère plutôt un déplacement. C'est maintenant la représentation construite qui est devenu un espace dans lequel on peut agir. Elle est à son tour devenue un territoire, du fait même qu'elle est manipulable, ajustable, transformable, parce qu'elle n'est plus un objet que l'on pose devant nous mais plutôt une configuration à l'intérieur de laquelle nous nous trouvons transportés. "Oui, écrit Kaplan, l’expression sensible du monde livrera toujours autre chose que sa simulation ou sa représentation. Mais la nouveauté d’aujourd’hui tient peut-être à ce que désormais, l’inverse est aussi vrai. Observons comment les habitants de Second Life se libèrent de leurs inhibitions dès lors que le monde qu’ils habitent n’est plus que sa carte ; comment se partage l’expérience sensible des lieux au travers des "flèches jaunes" et autres autocollants géolocalisés ; ce que produit les expériences (physiquement impossibles ou au moins très dangereuses) de survol du Grand Canyon en 3D, qu’on imagine bien sûr très vite vivre à plusieurs, pour le plaisir ou la compétition… On vit dans la carte ; on l’enrichit ; on la partage ; on la clique ; on la tisse avec le territoire sensible; on la déforme pour imaginer et débattre d’avenirs possibles…" (10). Ce qui en jeu dans ce déplacement, ce n'est pas la carte comme construction théorique, forme de connaissance, ni même la carte comme représentation, comme image. C'est l'idée que la carte n'est pas seulement une figure, mais un environnement dans lequel on peut agir, un espace où la pratique se déploie et que la pratique vient mettre en oeuvre comme une forme qui structure l'action. Ce qui apparait ainsi suppose de nouvelles façons d'articuler la connaissance et l'action, la théorie et la pratique.

4) Pour aller jusqu'au bout de ce qu'implique la formule de Korzybski, il faut franchir encore un pas. On y trouve clairement une affirmation "constructiviste", qui marque l'écart nécessaire entre la construction du savoir et la réalité dont elle rend compte. Mais il faut encore comprendre que cette construction, qu'elle soit une élaboration théorique ou une représentation imagée, ne fait pas que rendre compte d'une réalité extérieure déjà présente. Elle contribue aussi à la produire, à la constituer. Les images que nous produisons du monde ne sont pas seulement le reflet de la réalité, elles contribuent à y situer des "objets" qu'on peut désigner et donc percevoir comme des éléments distincts, des "choses" sur lesquels on agit, qu'on modifie, ou qu'on identifie et qu'on organise. Et si on prend au sérieux la figure de la carte, la formule de Korzybski nous engage à comprendre que l'espace concret constitue à la fois une réalité objective à laquelle nous nous trouvons confrontés, et que c'est aussi un produit, le résultat de notre activité, le résultat aussi de nos façons de penser, de connaître et de construire le monde dans lequel nous vivons. De ce point de vue, les cartes doivent être reconnues à la fois comme une tentative de rendre compte d'une réalité et comme une façon de structurer cette réalité, de la modeler, de la produire, non seulement en la représentant et en la modélisant, mais en y projetant des points de vue, des intentions, des intérêts et des valeurs. On se souvient par exemple de la façon dont Peters, dans les années 70, avait contesté la légitimité acquise de image du monde qui, à travers le modèle de la projection de Mercator, privilégiait les pays de l'hémisphère "nord" par rapport à ceux qui se trouvent dans la zone de l'équateur (11). Il avait alors proposé d'autres façons de représenter le monde, d'autres types de projections, qui devaient donner une meilleure idée de l'importance relative des continents.

Aujourd'hui, l'étude des frontières politiques nous donne un enseignement dont la portée est peut-être encore plus grande. On assiste, depuis une trentaine d'années au moins, à un processus rapide de transformation des frontières (12). Alors que la chute du mur de Berlin semblait annoncer un monde plus ouvert, on n'a jamais vu autant de murs et de barrières s'élever et clôturer les territoires. Alors que certaines des frontières anciennes disparaissent ou sont intériorisées dans des unités plus larges, beaucoup de nouvelles frontières apparaissent et témoignent d'une fragmentation des groupes nationaux. Pendant que la circulation des hommes, ou plutôt de certains d'entre eux, les moins nantis, devient de plus en plus restreinte, de façon parfois incroyablement violente, l'espace économique subit une forte pression pour que s'efface l'obstacle des limites politiques, et les flux de capitaux sont parvenus à échapper très largement à leurs contrôle. D'une façon plus générale, c'est sans doute la nature même des dispositifs de contrôles et de leur application dans l'espace qui est en train de changer. On voit ainsi se juxtaposer et s'articuler au moins deux logiques, d'une part celle qui passe par le dessin de lignes qui partagent l'espace et tracent des territoires et des zones, d'autre part celle qui passe par la dynamique de la circulation des flux entre une constellation de noeuds, et qui structure l'espace en faisceaux, en trajectoires et en points de passages ou/et de stockages.

La première logique s'est développée de façon dominante depuis le XVII° siècle, et elle s'est accompagnée du développement de la cartographie moderne. Les cartes ont alors permis de fixer les frontières, non seulement parce qu'elles les représentent, qu'elles en dessinent les parcours et qu'elle les situent précisément, mais aussi parce qu'elles ont donné le cadre conceptuel et technique de leur production. Elles ont permis de concevoir les frontières linéaires, et elles ont été l'instrument grâce auquel on a pu les reporter sur la surface accidentée des plaines, des côtes maritimes et des montagnes. La carte a été un instrument décisif de fixation, de stabilisation, d'organisation des territoires pensés comme des surfaces homogènes et continues. Elles n'ont pas seulement servi à représenter le monde politique, mais bien à le mettre en place, à la dessiner dans la matière même de la surface de la Terre.

La seconde logique accompagne la globalisation et s'appuie sur le monde de fonctionnement propre aux technologies informationnelles. Les modalités de la représentation des frontières, les formes qui permettent d'en avoir une expérience et une connaissance, les voies qui conduisent à les saisir comme des processus intelligibles et transformables ne relèvent plus des formes de la cartographie traditionnelle. La relation des frontières avec l'espace géographique ne consiste plus seulement dans le dessin de lignes continues ou de figures homogènes, mais elle se décline dans des dispositifs complexes, des éléments hétérogènes et des sphères spatio-temporelles de circulations multiples. L'espace concret, tel que ces processus le génèrent et le structurent, est devenu un espace dont la représentation échappe largement aux outils classiques de la cartographie. Les enjeux de la représentation sont manifestement liés au fait que les éléments structurants de l'espace ne sont plus d'abord des éléments statiques mais des éléments dynamiques, ce ne sont plus des choses ou des lieux, mais ce sont des flux et des noeuds ou des pôles entre lesquels ces flux circulent.

Or ces deux logiques coexistent. Elles ne sont pas les représentantes de formes sociales différentes qui viendraient se succéder, de sorte que l'une devrait progressivement laisser la place à l'autre, et que la "logique des territoires" devrait s'effacer devant la "logique des flux". Les deux logiques ne font pas non plus que se superposer. Elles s'articulent et se combinent, elle s'opposent et se complètent. Il y a non seulement des flux différents par leurs trajectoires, leur vitesses, leur intensités, mais aussi par la nature même des réalités qui circulent, les hommes, les marchandises, la monnaie, l'information, les représentations ou les façons de vivre. Et à l'intérieur des même types de flux, il y a des échelles et des discriminations qui induisent des valorisations différentes et des façons profondément différentes - profondément inégalitaires - de circuler. Regardons simplement la situation des êtres humains, la différence entre le touriste pour qui la frontière est un seuil exotique et le migrant, pour qui elle est un obstacle qui détermine la possibilité même de son existence. Tantôt la frontière existe, tantôt elle n'existe plus, ou à peine. Tantôt la mobilité est un droit, tantôt c'est un modèle imposé au travailleur dans le cadre d'une société du travail précaire, tantôt c'est un espoir de survie et une quête inaccessible.

5) Ce ne sont donc pas seulement les cartes qui changent, mais notre relation à la carte et à l'espace cartographique. Historiquement, les cartes modernes ont produit un point de vue qui détermine la place du sujet dans sa relation à la représentation. On a beaucoup parlé de ce point de vue, surplombant, dominateur, peut-être même absolu sinon divin (13). Mais si il nous place au dessus du monde, il pose aussi le monde devant nous comme une réalité extérieure, immobile, ramenée à la surface de la feuille. La carte nous livre traditionnellement l'image d'un monde qui se déploie devant nous comme une réalité potentiellement accessible mais parfaitement détachée, toute entière assujettie au regard. Il y a là un effet de distance qui a beaucoup contribué à l'affirmation du caractère d'objectivité de la représentation cartographique. Plus largement, il participe à une conception du savoir qui présuppose le retrait du sujet et le surplomb de la vision.

Or l'idée que nous puissions agir dans la carte, nous y déplacer, y intervenir, complexifie considérablement la place du sujet par rapport à la configuration cartographique. Contrairement à la perception surplombante d'une représentation objectivée sur la surface de la feuille, nous pouvons nous trouver immergés dans un univers dont nous sommes partie prenante. Penser le territoire comme une continuité spatiale définie par ses contours et les axes qui la structurent n'est pas la même chose que de penser la réalité spatiale qui est la notre comme un ensemble de flux qui développent des logiques de circulation différentes dans une totalité complexe. Le premier cas de figure suppose que la connaissance passe par la projection d'une représentation objective du monde. Le second cas de figure implique qu'il ne saurait y avoir de représentation satisfaisante d'une complexité toujours mouvante dont on se trouve nécessairement partie prenante. Cette réalité est évidemment représentable, mais dans des approches inexorablement déterminées par un point de vue déterminé. Elle est évidemment connaissable, mais pas si simplement sous la forme d'une synthèse immobile et obectivable. La troisième formule de Korzybski, celle qui veut que la carte soit autoréflexive, suppose d'inventer d'autres formes de l'écart, d'autre modalités de la mise à distance, qui ne passent plus seulement par la projection d'une image fixe d'un monde arrêté.

D'autres démarches sont ainsi nécessaires, qui articulent la construction théorique sur des pratiques critiques et exploratoires. C'est certainement l'un des aspects importants des interventions que depuis une trentaine d'année les artistes développent sur les frontières. Penser les relations nouvelles à l'espace que les technologies de la mobilité, les nouvelles formes de géolocalisation, les systèmes géographiques de traitement de l'information et d'une façon plus générale la logique des flux et des réseaux génèrent, passe par des stratégies qui articulent d'une façon nouvelle pratique et théorie, intervention dans les situations locales et représentations géographiques, mais aussi connaissance scientifique, activisme et pratique artistique (14). Un exemple particulièrement convaincant de cette complexité est donné par la magnifique vidéo de Charles Heller et Lorenzo Pezzani (15), "Liquid Traces", qui reconstitue, sur fond d'une image de la mer Méditerranée, la longue dérive d'une embarcation chargée de migrants, partie des côtes syrienne et abandonnée à son sort, alors même qu'elle est repérée et suivie par les radars militaires et civils et les nombreux bateaux qui croisent dans le secteur pour la pèche, le commerce, ou la surveillance des frontières. Il s'agit bien d'une vidéo et non d'une pièce interactive qui aurait mis en oeuvre le temps réel par le jeu du visiteur. Mais ce qui s'y déploie, en 17 minutes, fait bien apparaître le jeu des formes du contrôle dans un monde de flux et interroge efficacement sur la place de chacun, la différence des points de vue, le rôle des hommes et des dispositifs de captation, le mouvement des eaux, des machines et des communications. Elle trace avec force et délicatesse la ligne froide qui conjugue l'effacement et le récit, la connaissance et l'oubli, l'espérance et la mort.

Jean Cristofol, 2015

1 - Voir, par exemple, la note de synthèse de l'ISEMAR, http://www.isemar.asso.fr/fr/pdf/note-desynthese-
isemar-49.pdf
2 - En particulier l'article de 1943 d'Arturo Rosenblueth, Norbert Wiener et Julien Bigelow,
"Comportement, but et téléologie", publié par Aline Pélissier et Alain Tête dans Sciences
Cognitives, Textes Fondateurs (1943-1950), Éditions des Presses Universitaires de France, Paris,
1995.
3 - La notion d'espace concret doit beaucoup à François Dagognet, en particulier : Une
Épistémologie de l'espace concret, Éditions Vrin, 1973, et Pour une théorie générale des formes,
Vrin, 1975.
4 - Dans ce sens, Michel Serres, Atlas, Editions Champs Flammarion, 1994, Page 17-18.
5 - Aristote, Seconds Analytiques, Livre 1, 31, Éditions Vrin, 1979.
6 - La relation de la carte à l'image est importante à un autre titre. D'un certain point de vue, la
carte est une construction abstraite. D'un autre point de vue, elle est une image et elle
parfaitement reconnaissable en tant que telle. Ou plus exactement, nous reconnaissons bien dans
la carte l'image d'un territoire. Et de ce point de vue, la carte nous apprend beaucoup sur ce que
nous appelons les images. Nous avons tendance à considérer les images comme des doubles
seconds de la réalité perçue, des reproductions, ou des imitations de quelque chose que nos sens
nous présentent d'abord. C'est une idée largement renforcée par l'influence de la pensée de
Platon. Mais la carte constitue un excellent exemple d'une image de quelque chose qu'on n'a
jamais vu (tout au moins avant l'aviation) et qu'on peut toutefois parfaitement "reconnaitre". Peutêtre
devrait-on nous demander si les images sont si évidemment que ça des doubles fabriqués de
la réalité perçue, ou si elles ne sont pas d'abord des réalités construites qui contribuent à
structurer la perception que nous avons du monde.
7 - http://openstreetmap.fr/
8 - http://www.internetactu.net/2006/09/01/la-carte-fait-le-territoire/
9 - Alfred Korzybski, Le rôle du langage dans les processus perceptuels (1949-1950), publié
dans : Une carte n'est pas le territoire, Éditions de l'Éclat, Paris 1998.
10 - Daniel Kaplan, "La Carte fait le Territoire", http://www.internetactu.net/2006/09/01/la-carte-faitle-
territoire/
11 - http://fr.wikipedia.org/wiki/Projection_de_Peters
12 - Voir à ce propos les travaux de l'antiAtlas des frontières : http://www.antiatlas.net/
On peut se rapporter au livre récent de Anne-LAure Amilhat Szary, Qu'est-ce qu'une Frontière
Aujourd'hui ?, Éditions des Presses Universitaires de France, Paris, 2015.
13 - Par exemple, Christine Buci-Glucksmann, L'oeil cartographique de l'art, Éditions Galilée,
1996.
14 - On se reportera, à titre d'exemple, au travail de Trevor Paglen (Experimental Geography:
From Cultural Production to the Production of Space by Trevor Paglen, The Brooklin Rail, 2009) ou
de Laura Kurgan (Close Up at a Distance, Mapping, Technology & Politics, Zone Books, 2013).
15 - On peut trouver le riche travail de Charles Heller et Lorenzo Pezzani sur leur site :
http://www.forensic-architecture.org/
On peut voir en ligne leur vidéo "Liquid Traces" : https://vimeo.com/89790770

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