Causalité : sur Heidegger.
La conception instrumentale de la technique domine traditionnellement la pensée philosophique du XXème siècle. Elle donne lieu à une vision contradictoire et tristement réductionniste qui ramène la complexité des contradictions sociales à la domination des non-valeurs techniciennes et la technique au simple exercice de moyens sans véritable conséquence sur les effets de sens qui s'y exercent - sauf, bien sûr, leur annihilation. L'opposition de l'art à la technique, directement issue de la tradition romantique, est l'un des poncifs qui accompagne habituellement ce point de vue. Il n'est pas rare que Heidegger soit utilisé dans ce contexte comme autorité : la technique ne pense pas, le développement technique nous réduit à un calcul purement instrumental, la technique est arraisonnement de la nature. Les formules "heideggeriennes", ainsi ramenées à des slogans, perdent une bonne part de leur valeur. Ce sont elles, pour le coup, qui sont instrumentalisées.

Dans "La question de la technique", sa célèbre conférence de 1953, Heidegger distingue entre la conception instrumentale de la technique, dont il dit qu'elle est exacte, mais qu'elle n'est pas vraie pour autant, et la connaissance de son essence philosophique comme arraisonnement de la nature. Son argumentation repose entièrement sur une analyse de la causalité. La définition de l'instrumentalité y conduit directement, qui fait de la technique l'ordre des moyens : « Là où des fins sont recherchées et des moyens utilisés, où l'instrumentalité est souveraine, là domine la causalité ». On ne peut comprendre ce dont il est question dans l'instrumentalité si l'on ne s'interroge pas d'abord sur ce que l'on entend par causalité, puisque l'une habite l'autre et la constitue. La technique n'est donc pas instrumentale au sens d'une nature objective qui serait en soi constante. Elle l'est suivant les modalités des formes de la causalité, qui, à leur tour, sont historiquement et culturellement constituées.

Nous donnons aujourd'hui à la notion de causalité soit un sens moral, celui de la responsabilité, soit un sens physique, celui d'une opération. « Dans les deux cas, nous nous fermons le chemin conduisant vers le sens premier de ce qu'on a appelé plus tard "causalité". Aussi longtemps que ce chemin ne s'ouvre pas à nous, nous n'apercevons pas non plus ce qu'est proprement cette instrumentalité qui repose sur la causalité » écrit Heidegger. C'est que, dans les deux cas, nous concevons la causalité comme "ce qui opère", alors que les grecs la concevait comme "ce qui répond d'une autre chose".

Heidegger exemplifie la conception grecque de la causalité par la célèbre théorie des quatre causes que formule Aristote. On sait que celui-ci distingue la cause matérielle (le bois dont est fait le lit), la cause formelle (la façon dont ce bois est agencé pour faire un lit, ce qui fait qu'un lit est un lit, la quiddité), la cause efficiente (l'activité du menuisier qui fabrique le lit) et la cause finale ( l'usage auquel le lit est destiné). Ces différentes causes concourrent à l'existence du lit, elles l'accompagnent. C'est ce qui les unit, ce qui les constitue comme un ensemble cohérent, une totalité. « Les quatre modes de l'acte dont on répond conduisent quelque chose vers son "apparaître"... L'acte dont on répond a le trait fondamental de ce laisser-s'avancer dans la venue... Ce qui n'est pas encore présent, ils le laissent arriver dans la présence. Ainsi sont-ils régis d'une façon une par un conduire, qui conduit une chose présente dans l' "apparaître" ». C'est la notion grecque de la poïesis, qui est production, mais au sens du passage de la non-existence à l'existence, de la puissance à la présence. La poiesis n'est pas seulement une effectuation, une fabrication. Elle est ce par quoi quelque chose advient, se manifeste par soi-même ou est manifestée par l'action d'autre chose. Elle est ce qui conduit une chose qui n'est d'abord qu'en puissance vers la manifestation de son ex-istence (une pro-duction).

Le passage des quatre causes à la seule cause efficiente n'est donc pas seulement une simplification - l'élimination, parmi les causes, de celles qui ne sont pas rationnelles au sens de la pensée moderne, et en particulier de la cause finale, lourde de ses conséquences religieuses. C'est un véritable changement du contenu de la notion de causalité. Dans le contexte grec de la théorie des quatre causes, la cause efficiente elle-même n'a pas exactement le sens que nous lui attribuons aujourd'hui, celui de "ce qui opère".

Et Heidegger n'est pas sans montrer qu'il y a là quelque chose qui est de l'ordre du dévoilement, c'est à dire de la manifestation de la vérité. « Ainsi la technique n'est pas seulement un moyen : elle est un mode du dévoilement. Si nous la considérons ainsi, alors s'ouvre à nous, pour l'essence de la technique, un domaine tout à fait différent. C'est le domaine du dévoilement, c'est-à-dire de la vérité ».

Si la technique est dévoilement, ce n'est pas en tant que fabrication, manipulation, opérativité. C'est en tant qu'elle est la modalité de la pro-duction de ce qui ne se manifeste pas par soi-même, de ce qui n'a pas par soi la capacité à apparaître, mais nécessite une action extérieure. Elle est ce par quoi une forme et une matière s'articulent dans un projet, une manifestation du possible. Elle est à la fois activité, savoir, invention. Elle est transformation.

Heidegger souligne le caractère étonnant de son affirmation suivant laquelle la technique est dévoilement et vérité. Il confronte cet étonnement au caractère négatif qu'il donne à la technique. C'est que le problème ne tient pas à la technique en général, mais à la technique moderne, mécanisée et articulée au savoir scientifique. La technique traditionnelle, au sens grec, est pro-duction, poiésis ; la technique moderne « est une pro-vocation par laquelle la nature est mise en demeure de livrer une énergie qui puisse comme telle être extraite et accumulée ». La nature est alors "requise" pour les caractéristiques qui peuvent concourrir à la production de quelque chose, elle est sommée de livrer ses richesses. D'une certaine façon, on peut dire qu'il n'y a plus de relation avec la nature, mais une utilisation de la nature qui n'est plus considérée que comme un fond d'où telle ou telle chose peut être tirée. Elle fournit de l'énergie, elle fournit des aliments, elle fournit même des paysages à l'industrie des loisirs.

Mais si Heidegger va jusqu'à envisager une "industrie des vacances", il n'en reste pas moins que le modèle technique sur lequel repose son analyse est celui de la transformation industrielle de l'énergie, et c'est aussi à ce titre que l'exemple de la centrale électrique sur le Rhin est significatif. (Il est de ce point de vue intéressant de noter que lorsque jean Hyppolite, quelques années plus tard, parcourt rapidement l'histoire des machines, il distingue trois types de machines, cinématiques, énergétiques et informationnelles. La machine est ce qui transforme : du mouvement, de l'énergie, de l'information). Le modèle énergétique de l'activité technique domine entièrement la façon dont Heidegger pense la technique moderne, et en décline le schéma : extraire l'énergie, l'accumuler, la transformer, la distribuer. Et il la pense comme un système intégré dans une hiérarchie organisationnelle, de sorte que le processus productif qu'il décrit est lié à une spécialisation de la fonction de direction et à sa distinction d'une fonction d'exécution. C'est même dans cette dualité direction - exécution que se trouve l'essence de la technique moderne, si on veut l'étendre non seulement aux relations entre les hommes, mais aussi à la relation des hommes aux choses et à la nature. C'est bien ce qui définit l'utilisation par Heidegger de la notion de "fond", l'idée que toute chose et tout être vivant soit considéré comme "fond", c'est-à-dire non seulement comme stock, mais comme ce qui peut-être "sur le champ" déterminé à un usage, une fonction, une utilité.

Mais cette technique industrielle, qui ramène toute chose à n'être considérée que comme un fond exploitable et qui l'assujetit a l'exécution de procédures soumises à une direction extérieure et constante, n'engage pas que de la "technique". Les enchaînements qu'elle tisse et dans lesquels elle prends les choses comme les hommes, pour les ramener à n'être plus tout à fait des choses ni des hommes, mais un fond toujours "commissible", toujours susceptible d'être mis en oeuvre dans le mouvement d'une exploitation généralisée de l'énergie naturelle, renvoient clairement à un fonctionnement économique et à une organisation politique, ils renvoient surtout, aux yeux de Heidegger, à une forme de savoir, à une orientation de la connaissance caractéristique de la science moderne. Curieusement, quand Heidegger se propose de dépasser le point de vue insuffisant de l'instrumentalité pour rechercher l'essence de la technique, il tend à lui rendre sa place de moment d'une activité sociale historiquement constituée. Ce faisant, il évite justement l'aspect réductionniste de la conception instrumentaliste de la technique, car la dimension technique est ici définie par son intégration dans un schéma d'ensemble, même si c'est dans les modalités de son effectuation technique que cet ensemble se "réalise", qu'il se manifeste en se "rassemblant" dans l'unité d'une totalité, qu'il se dévoile dans sa vérité. Et c'est cette totalité qu'il désigne comme un "arraisonnement" de la nature.

De la même façon, la technique n'est pas première dans le processus qui conduit à ce "rassemblement", elle vient après l'apparition de la science moderne, qui la rend possible, qui la permet. On peut certainement discuter de la façon dont les aspects économiques et politiques, en général les aspects sociaux, restent seconds dans l'analyse de Heidegger, dont il tend à les inclure dans la dimension technique. Il est clair que la technique apparaît ici comme le produit d'un mouvement qui traverse la pensée, comme l'effectuation de ce qui était déjà présent, imperceptiblement, dans la révolution scientifique du XVIIème siècle, et qui s'y révèle rétrospectivement. La technique moderne est la manifestation de ce qui gisait, silencieusement, dans les nouvelles sciences de l'âge classique. Elle n'en est pas l'application, la simple mise en pratique. Elle est ce en quoi se montre dans sa vérité, la totalité dont les sciences issues du XVIIème siècle ont été, d'après Heidegger, le premier élément constitutif. Et ce que vise Heidegger, dans les sciences modernes, c'est ce que Kant explicitait déjà, dans la préface de la Critique de la Raison Pure, quand il disait que Galilée ne questionnait plus la nature comme un élève son maître, mais comme un juge questionne un témoin.

Jean Cristofol



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