La chose - Heidegger, la distance et la proximité
"La chose"1\ commence par évoquer le thème devenu si commun du rétrécissement des distances. Nous sommes en 1950, plus de 10 ans avant la Galaxie Gutenberg de McLuhan.
Et Heidegger évoque la nouvelle rapidité des transports, l’ubiquité de la radio, l’accéléré du cinéma, d’une façon générale, l’universalisation de la culture des images, en particulier la télévision.
Sa conclusion est pourtant plus complexe que celle qu’on a maintenant l’habitude de voir seriner :
« Seulement cette suppression hâtive de toutes les distances n’apporte aucune proximité : car la proximité ne consiste pas dans le peu de distance. Ce qui, grâce à l’image du cinéma, grâce au son de la T.S.F., est en distance le moins éloigné de nous, peut nous demeurer lointain. Ce qui en distance est immensément loin peut nous être proche. Petite distance n’est pas encore proximité. Grande distance n’est pas encore éloignement. 
Qu’est-ce que la proximité, si elle demeure absente malgré la réduction des plus grandes distances aux plus petits intervalles ? Qu’est-ce que la proximité si même elle est écartée par cet effort infatigable pour supprimer les distances ? Qu’est-ce que la proximité, si en même temps qu’elle nous échappe, l’éloignement demeure absent ?» 2\

On voit donc qu’elle est la question posée ici, non pas celle de l’abolition de la distance, mais de la nature de la proximité. Celle d’un état où il n’y a plus ni distance, puisqu’elle a été abolie, ni proximité, puisqu’elle n’a pas été pour autant acquise.

Cet état est celui de la catastrophe, dont le symbole, en 1950, est bien évidemment la bombe atomique qui place l’homme, pour la première fois de son histoire, devant la perspective concrète de son auto-annihilation. Mais la catastrophe ici n’est pas celle qui risque de survenir, celle qui menace et qu’on attend, mais celle qui a déjà eu lieu : « Qu’attend encore cette angoisse désemparée, alors que l’effroyable a déjà eu lieu ? » (p.195). Cette catastrophe qui a déjà eu lieu, on en perçoit la présence, on en sent la trace, justement par cet état de non proximité dans l’abolition de la distance : « Dans le flot de l’uniformité sans distance, tout est emporté et confondu. » 3\

Comprendre ce qu’est la proximité, c’est examiner ce qui nous est proche. Ce qui nous est proche, ce sont les choses. La chose est ce qui se tient en soi-même et que nous rencontrons, que nous trouvons devant nous. Elle n’est pas en cela un simple objet, c’est à dire ce qui n’existe que pour nous, que nous posons en tant que sujets comme objet de notre perception ou de notre pensée. La chose est peut-être produite, fabriquée, mais elle tient en elle-même, devant nous, différemment de nous.

Il est intéressant que Heidegger, pour définir la chose, parte de la production, de la fabrication. Produire, c’est travailler à faire exister la chose en elle-même, à lui conférer une certaine autonomie par laquelle « elle tient » en dehors de nous, en quelque sorte « devant nous ».

Il y a là quelque chose qui appartient à ce que Heidegger reconnaissait dans la causalité antique, celle des grecs, celle qu’il induit de la conception aristotélicienne de la cause, et qui consiste à penser comme cause tout ce par quoi ce qui existe advient à l’existence. Cela suppose la distinction entre l’être de la chose, ce qui constitue quelque chose en tant que ce qu’elle est, et ce qui lui donne l’existence, ce qui concourt à sa production comme chose. « La cruche n’est pas un vase parce qu’elle a été produite, mais il lui a fallu être produite parce qu’elle est ce vase. » 4\ Il y a d’un côté ce qui fait que la cruche est un vase, et il y a d’un autre côté l’activité productive grâce à laquelle la cruche peut exister en tant que vase, ce grâce à quoi elle peut réaliser son devenir vase.

L’être de la chose est en même temps ce qui la constitue comme une réalité particulière, prise dans les formes de son existence propre, irréductible, en particulier irréductible au discours de la science qui ne la perçoit que sous l’angle prédéfini par sa propre logique, qui l’ignore dans sa réalité particulière de chose et la neutralise pour la ramener à des paramètres physiques. Le discours de la science ne s’intéresse pas à la chose en tant que telle, par exemple à la cruche, au vase, mais aux lois en tant qu’elles rendent compte de la détermination des phénomènes.

Or la saisie de la chose, si elle n’est pas le fait de la science, n’est pas non plus immédiatement donnée, ni léguée par l’histoire comme une évidence acquise. Ce que la chose est, cela n’est pas déjà posé. « Qu’est-ce que la chose comme chose, pour que jamais encore son être n’ait pu apparaître ? La chose n’est-elle jamais arrivée assez près, de sorte que l’homme n’ait pas encore appris suffisamment à faire attention à la chose en tant que chose ? Qu’est-ce que la proximité ? Nous l’avons déjà demandé. » 5\

La chose n’est pas seulement la réalité physique objective qui la constitue, mais la réalité complexe qu’elle porte et qui lui donne sens. Pour la cruche, c’est la capacité à recevoir le vin, à le contenir, à le verser dans l’acte de l’offrande du versement. « Le versement de ce qu’on offre peut donner quelque chose à boire : il donne à boire de l’eau, il donne à boire du vin. » (204) L’exemple de la cruche et du versement que donne Heidegger, en prenant le temps de définir longuement et exactement ce que c’est que le versement, et le versement propre à la cruche, réunit l’objet et son usage, mais non pas son usage neutre et indifférent, mais son usage en tant qu’il donne son sens à l’objet, ou plus exactement, en tant que l’objet se trouve au coeur des usages, qu’il les porte autant qu’ils lui donnent sens. La chose n’est pas un objet nu, dépouillé de ce qui lui donne sens et vie. Elle n’est pas non plus ce qui se réduit à un usage, comme ce qui constituerait sa simple fonction. Elle est le tout qu’elle porte et auquel elle donne une consistance. Par exemple, dans le versement de l’eau de la cruche il reste quelque chose comme la mémoire de la source. « Dans l’eau versée la source s’attarde », dit Heidegger 6\. Et il poursuit :
« Dans la source les roches demeurent présentes, et en celles-ci le lourd sommeil de la terre, qui reçoit du ciel la pluie et la rosée. Les noces du ciel et de la terre sont présentes dans l’eau de la source. Elles sont présentes dans le vin, à nous donné par le fruit de la vigne, en lequel la substance nourricière de la terre et la force solaire du ciel sont confiées l’une à l’autre. Dans un versement d’eau, dans un versement de vin, le ciel et la terre sont chaque fois présents. Or le versement de ce qu’on offre est ce qui fait de la cruche une cruche. Dans l’être de la cruche la terre et le ciel demeurent présents. » 7\

A ce moment là de sa définition, la chose n’est plus seulement un objet, mais elle est une part du monde traversée par le monde qu’elle porte à sa façon, et qu’à sa façon elle manifeste. La chose dans son être n’est donc pas une réalité séparée, isolée et réduite à l'état segmenté que donne sa simple désignation, à son étiquette. Elle est elle-même dans ce qui la fait tenir face à nous, parce qu’elle ne tient pas seulement de nous mais d’une réalité plus large dont elle témoigne et qu’elle manifeste, qu’elle renouvelle, par sa simple existence. De ce point de vue, l’exemple que choisit Heidegger dans ce texte sur ce que c’est qu’une chose dans son rapport à la notion de proximité et de distance, c’est-à dire l’exemple de la cruche, d’un objet commun, modeste et banal, un objet qui par excellence relève de la proximité quotidienne, un objet auquel on ne prête pas attention, cet exemple est fort justement par ce qu’il peut évoquer, par ce qu’il convoque de ce qui nous dépasse, quelque chose de terrien et de cosmique, quelque chose qui garde l’idée de l’offrande et du sacrifice. Il y a là évidemment un arrière fond religieux, en tout cas quelque chose qui fait le lien avec des rituels, mais des rituels si simples et si généraux qu’ils touchent directement à l’intimité du sentiment que nous pouvons avoir de notre rapport au monde et aux autres, entre l’idée du mouvement naturel de l'eau qui coule et le geste fondamental de l’hospitalité.

Et il y a aussi là une image, une image latente que Heidegger dévoile et révèle et qui tient entièrement dans sa très belle formule : « Dans l’eau versée la source s’attarde ». C’est un aspect dont il ne parle pas vraiment, alors qu’il en use manifestement - et habilement. Ce qui constitue la proximité de la cruche, de la chose, ce sont ces images muettes et latentes qui l’animent et lui confèrent un sens en la rattachant au monde, en la plaçant dans le mouvement du monde.

On peut pourtant interroger le choix de la cruche, le choix de l’objet qui vient incarner ici la chose, la concrétiser et, encore une fois, faire image. Parce que la concept de la chose en lui-même ne fait pas image, il résiste radicalement à la projection mentale d’une image. La cruche exemplifie la chose, mais elle la constitue aussi comme une image, elle s’adresse à l’imagination et propose à chacun de se figurer une cruche, par exemple une cruche de son enfance. Et il s’agit d’un objet artisanal, simple, inscrit dans une longue tradition, un objet qui renvoie à un monde qui précède l’industrie. La cruche d’Heidegger, n’en doutons pas, est une cruche de terre, elle est sortie des mains du potier. Cette part là, Heidegger n’en dit rien, mais elle joue un rôle déterminant dans sa parole. Je ne suis pas si sûr que l’exemple de la cruche continue de si bien fonctionner si il s’agit d’une cruche de plastique, de métal ou de pyrex, si il est question du broc de la cantine et non de la cruche de la ferme. Derrière le discours sur l’image des médias, cette abolition de la distance sans la proximité, il y a le préalable de la nostalgie d’un monde qui précède l’industrie, d’un monde qui témoigne d’une relation encore possible avec la nature.

Et le travail de Heidegger consiste aussi à faire surgir cette image comme une évidence et à l’inscrire dans une double projection, celle qui la rapporte à la figure de la source, le mariage de la terre et du ciel, l’expression de la nature dynamique, et celle qui la rapporte à un rituel, celui de l’hospitalité, du verre rempli pour le partage, l’accueil et l’affirmation de la communauté. Par là, Heidegger affirme tacitement sa pleine appartenance à la tradition romantique, à cette tradition qui place l’homme face à la nature et qui lie l’homme et la nature par le rituel.

Mais du même coup, il nous place devant la limite de sa proposition, de ne pas pouvoir penser la proximité autrement que dans la nostalgie de sa perte, parce que sa perte est présupposée, qu'elle est donnée comme le préalable silencieux de toute son analyse. Ce que nous dit Heidegger, c'est aussi l'incapacité dans laquelle il se trouve de penser, au milieu du XX° siècle, dans les termes de ce qui vient et non seulement dans les termes de ce qui disparaît.

1\: La chose est une conférence prononcée en 1950 par Heidegger devant l'académie bavaroise des beaux-arts. Je cite le texte paru dans les Essais et conférences, traduits de l'Allemand par André Préau, et publiés par les éditions T.E.L. Gallimard, Paris, 1980.1
2\: P.194.2
3\: P.195.3
4\: P.198.4
5\: P.202.5
6\: P.204.6
7\: P.204.7

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