La coopération, levier de la création individuelle à l'ère du numérique
Analyse par Frank Beau et Thierry Taboy, en collaboration avec Valérie Peugeot, Laurence Allard et Olivier Blondeau.

(Cet article fait partie d'un dossier de Transversale)

Les modèles de développement basés sur le principe de coopération volontaire, bien que particulièrement performants (phénomènes décrits en théorie des jeux), sont aujourd’hui encore largement sous-estimés, voire sacrifiés sur l’autel de l’utopie et des intérêts de certains acteurs économiques. L’émergence d’une «culture de la gratuité» fait peur.
Pourtant, des mouvements coopératifs d’échelle mondiale sont désormais en place, qui allient structures décentralisées, stabilité et qualité/performance. Mieux, bien que fondés sur l’échange (non monétaire) et la mutualisation des savoirs, ils garantissent en dernier lieu une plus grande capacité/diversité globale de créations individuelles, elles-mêmes sources de valeur (même d’un point de vue purement utilitariste).
Comme le souligne Jean Michel Cornu, les modèles coopératifs dont il est question ici ne reposent pas sur les notions d’altruisme, de contrainte ou de "contrat". Le projet "collectif" existe tout simplement parce qu’il est à la confluence d’intérêts individuels multiples, qui vont du besoin de notoriété/reconnaissance personnelle, du plaisir d’apprentissage et d’échange au calcul pur et simple sur les retombées indirectes du projet.
Trois conditions semblent revenir dans l’analyse du succès d’un projet collectif : un objet reposant sur un large dénominateur commun, la quasi-exclusion d’aspects "critiques" susceptibles de diviser la communauté qui y participe et la disponibilité d’outils et mécanismes incitant à la multiplication des interactions entre participants. Ces derniers sont libres d’entrer/sortir, de profiter/participer sans que pour autant le projet d’ensemble n’en pâtisse.
De fait, les grands exemples de modèles coopératifs autonomes suivent ces conditions. Les biens manipulés et échangés – idées, codes - sont abondants et d’essence immatérielle (je ne perds pas ce que je cède) ; les actions communes ciblent en général l’environnement support d’innovations spécifiques (infrastructures logicielles, recherche fondamentale…), moins les œuvres, produits ou services finals (l’art offre un contre exemple), enfin, tous profitent de l’avènement des NTIC (baisse des coûts de production et d'accès, partage de l’information, multiplication des outils de communication et de diffusion...).

La coopération, une réalité transversale

On ne compte plus les domaines pour lesquels la pertinence des modèles coopératifs autonomes est désormais admise. C’est cette logique collaborative qui est à l’origine du développement rapide et du succès fulgurant d’Internet. A l’opposé du fonctionnement traditionnel de l’industrie du logiciel, les pionniers de l’Internet (souvent issus d’universités) ont dès les origines pris le parti de laisser leurs travaux à disposition de la communauté, afin d’en accélérer la diffusion. Internet a rapidement trouvé ses standards, et son architecture actuelle repose en grande partie sur des logiciels libres (apache, bind, sendmail…). Les victoires du logiciel libre se sont progressivement étendues au monde des PC, amenant des industriels comme Dell ou IBM à proposer linux en standard. La progression se fait aujourd’hui sur le segment des applications génériques (navigateurs, serveurs d’application, outils de publication, outils collaboratifs…). Plus que l’accès au code, c’est la qualité/fiabilité des applications, directement liée au mode coopératif décentralisé de production, qui fait le succès du logiciel libre. Le modèle coopératif atteint désormais les stratégies des grands acteurs de l’Informatique et des Télécoms (IT). Les besoins d’interopérabilité entre applications/services sont devenus tels que les groupes de standardisation regroupant des concurrents (les "coopétiteurs") se multiplient (Liberty Alliance, Open Mobile Alliance…).
Dans le domaine des sciences fondamentales et du savoir en général, les initiatives comme celle de Budapest sur le libre accès à la littérature des revues savantes ("Public Library of Science" procèdent de la même veine et démontrent assez aisément ce que l’abaissement des coûts d’archivage / publication et réplication de l’information permis par le numérique et les réseaux est susceptible d’apporter à la communauté mondiale des chercheurs et par rebond aux citoyens.
Le renouveau des labels musicaux se fonde également en partie sur le principe coopératif. Derrière le rideau de fumée entretenu par les majors sur le piratage musical, un véritable souffle d’air frais est en train de rafraîchir l’univers de la création musicale. De nouveaux labels MP3 fleurissent sur la Toile, qui proposent un accès gratuit (légal) et sélectif à des play-lists musicales. Les artistes coopèrent en mettant leurs compositions à disposition. Avec à la clé, un accès de grande qualité à de multiples univers musicaux. Au moment où l’offre musicale proposée par les circuits traditionnels se raréfie, où les auteurs ont toujours plus de mal à exister face aux stratégies des majors, ces alternatives offrent de nouveaux espaces en matière de production/distribution. Les passionnés qui gèrent ces labels sont poussés par l’envie de faire partager leur goûts, bien plus que par d’hypothétiques rentrées financières. Passionnés mais pas naïfs. Si la musique proposée est gratuite et libre de droit pour tout amateur (copyleft), si le principe de la copie privée est respecté, l’utilisation commerciale des compositions (compils, passages radio, insertion dans des téléfilms ou émissions TV, etc.) peut donner lieu à reversement aux ayants droits. On touche ici à une dimension nouvelle et fondamentale de la question du droit d’auteur. Le créateur décide du niveau de droit qu’il souhaite allouer à son œuvre au vu de l’usage qui en est fait. C’est tout l’objet des Creative Commons.

La bataille des Commons

Préférer le bazar à la cathédrale. Tous ne sont pas d’accord. A commencer par les acteurs économiques en place qui s’accrochent au système de distribution/rétribution qui les a fait rois. Renforcement des moyens et durées de protection sur les œuvres, extension du copyright à de nouveaux territoires… l’arsenal des protections se renforce au moment où les technologies de l’Information devraient ouvrir la voie de l’accès au plus grand nombre de biens relevant du domaine public.
D’autres vont plus loin. En 1980, l’arrêt Chakrabarty de la Cours suprême des Etats-Unis a permis pour la première fois de breveter un organisme vivant. Depuis, c’est l’escalade. Renouveler ses semences agricoles à partir de la production écoulée ? Du vol selon la firme Mosanto. Dans les domaines de la Santé comme de la biologie génétique, les nouvelles "enclosures" sont en place.
Breveter donc. Jusqu’aux éléments – théorèmes physiques, codes génétiques - qui constituent notre patrimoine commun. Quitte à interdire à terme toute possibilité d’innovation et de création, les juristes remplaçant les chercheurs au sein des entreprises.
S’il n’est pas question de remettre en cause le droit fondamental d’un créateur/auteur à voir son œuvre protégée et à obtenir rétribution pour sa diffusion, il devient jour après jour plus évident qu’un "changement de fond dans la façon de discuter des droits associés aux informations, aux contenus (…), aux logiciels et aux autres entités intellectuelles" est nécessaire. Ce débat pose des questions autrement plus complexes que le niveau juridique dans lequel on le cantonne trop facilement. La mutation en cours est d’ordre anthropologique et profondément culturelle, elle nécessite ainsi un débat de fond.
Continuer à pouvoir préférer Linux à Microsoft, renforcer l’accès aux médicaments génériques, favoriser l’émulation et le débat scientifique, fouiner sur le Net pour dénicher de nouvelles formes littéraires, musicales, audiovisuelles, artistiques ; toute cette richesse nous appartenant collectivement ne peut être détenue par quelques uns.
Il convient à présent de déplacer le débat, d’une logique binaire qui opposerait les marchands aux pirates, mais de comprendre que ce sont les questions des biens commun, du bien public, en tant que telles, qui se reposent aujourd’hui au centre de ces espaces de crise et de négociation. Car derrière les cultures de la gratuité, derrière les dialectiques de la coopération se lisent des désirs et des projets de régulations/dérégulations et de contrats sociaux autres, adaptés à la fois à l’émergence de réseaux mondialisés et de nouvelles formes de proximité.

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