La signifiance de l'objet
On aborde traditionnellement les relations entre technique et langage en opposant l'ordre des activités matérielles et celui des activités communicationnelles. Je voudrais proposer ici une approche des textes de André Leroi-Gourhan qui montre que l'auteur du Geste et la Parole déplace sa réflexion en dehors de cette opposition paradigmatique. Il me semble que ce déplacement joue un rôle déterminant dans l'élaboration de son travail et qu'il contribue de façon décisive à sa fertilité théorique.    
Leroi-Gourhan montre en effet que l'activité technicienne, chez l'homme, n'est justement humaine que parce qu'elle participe d'emblée à une symbolicité qui implique non seulement qu'elle soit nécessairement accompagnée par une pratique langagière, mais qu'elle soit en elle-même, d'une certaine façon, de nature symbolique. Cela le conduit, me semble-t-il, à réexaminer les relations entre langage et activité symbolique, mettant en question l'idée que la symbolicité devrait se ramener essentiellement au langage, et que, par conséquent, toute production de sens serait assimilable à un fait linguistique. Ce point de vue me paraît commander une analyse de l'objet technique, outil et produit, qui, montrant son irréductibilité à un fonctionnalisme étroitement normatif, déploie l'épaisseur des effets de sens dont il est traversé, tant du point de vue technique que symbolique et esthétique.

Le point de départ de Leroi-Gourhan est bien connu. Il est sans doute possible de le rappeler de façon schématique. Il consiste dans le fait de remonter de l'étude des techniques et des formes symboliques vers leur fondement paléontologique et de tenter de reconstituer leur genèse dans la continuité des formes d'organisation du vivant. De ce point de vue, ce qui caractérise les hominiens, c'est une organisation fonctionnelle déterminée par le passage à la bipédie et à la station verticale, qui tout à la fois libère les membres antérieurs et les mains de toute fonction locomotrice au profit des fonctions de préhension et de manipulation, et libère le crâne des contraintes mécaniques liées à son positionnement suspendu à l'avant de l'édifice corporel. Cette seconde libération ouvre la possibilité d'un raccourcissement de la face qui participe de façon cohérente à une recomposition de ce que Leroi-Gourhan nomme le champ de relation, c'est-à-dire l'ensemble des organes de perception et d'action qui assurent la relation de l'organisme au milieu. Chez les hominiens, le champ de relation engage de façon solidaire les deux "pôles" constitués par la face et les mains.

D'une certaine façon, ce n'est pas là un point de vue entièrement nouveau, et Leroi-Gourhan se plait à rappeler que Grégoire de Nysse, au 4°siècle de notre aire, l'avait déjà pressenti: "Pourtant c'est avant tout pour le langage que la nature a ajouté les mains à notre corps. Si l'homme en était dépourvu, les parties du visage auraient été formées chez lui, comme celles des quadrupèdes, pour lui permettre de se nourrir: son visage aurait une forme allongée, amincie dans la région des narines, avec des lèvres proéminentes, calleuses, dures et épaisses, afin d'arracher l'herbe; il aurait entre les dents une langue toute autre que celle qu'il a, forte en chair, résistante et rude, afin de malaxer en même temps que les dents les aliments; elle serait humide, capable de faire passer ces aliments sur les côtés, comme celle des chiens ou des autres carnivores, qui font couler les leurs au milieu des interstices des dents. Si le corps n'avait pas de mains, comment la voix articulée se formerait-elle en lui? La constitution des parties entourant la bouche ne serait pas conforme aux besoins du langage. L'homme, dans ce cas, aurait dû bêler, pousser des cris, aboyer, hennir, crier comme les boeufs ou les ânes ou faire entendre des mugissements comme les bêtes sauvages" (Cité par Leroi-Gourhan, Technique et Langage,p.55.). Ce que Grégroire de Nysse montre ici, c'est que "la technicité manuelle répond à l'affranchissement technique des organes faciaux, disponibles pour la parole". La face, débarrassée de ses fonctions de préhension, et donc de ses fonctions techniques, laisse la place à la parole. Mais ici, la parole n'est liée que négativement à la technique. Au yeux de Leroi-Gourhan, si Grégoire de Nysse a raison, c'est parce que ce qu'il dit correspond exactement à ce que la paléontologie montre pour les ongulés: "l'absence d'intervention de la main est en effet compensée par une spécialisation faciale aux modalités extrêmement variées." Ici se montre que le quadrupède ne saurait parler, non que le bipède à main libre doive parler.

La parole est-elle un supplément que la technicité manuelle autorise? Si tel est le cas, la dichotomie technique/langage se trouve justifiée dans le sens d'une hiérarchie qui fait de la main ce qui, en assurant les taches matérielles de la subsistance, permet la fonction supérieure à laquelle elle ne participe pas pour autant. Et c'est là un point de vue que l'on peut facilement prolonger et élargir, de l'opposition main/langage à l'opposition technique/pensée réfléchie et à l'opposition travail manuel/activité intellectuelle. Nous nous trouvons devant un empilement paléontologique qui s'articule sur un empilement social et philosophique. Mais justement, si le point de vue illustré par Grégoire de Nysse semble acceptable à Leroi-Gourhan pour ce qui concerne les ongulés, il ne l'est pas pour les primates et plus particulièrement pour les hominiens. Toute la démonstration de Leroi-Gourhan concourt à une intégration de la face dans la cohérence d'une organisation fonctionnelle qui intéresse solidairement la posture, l'équilibre du squelette et la situation des membres antérieurs au sein du champ de relation. La face se caractérise par le fait qu'elle ordonne les organes de relation, c'est-à-dire de perception et d'action. La structure du champ de relation est déterminée par celle du dispositif locomoteur. L'introduction des membres antérieurs dans le champ de relation, partielle ou totale, commande des corrélations posturales cohérentes qui engagent chacun des éléments dans une unité opératoire. Chez les hominiens, le fait nouveau est la solidarité de la diminution de la proéminence de la face avec le déploiement de l'éventail cortical au fure et à mesure que la boite crânienne se libère des contraintes mécaniques de sustension. Cela explique que ce n'est pas tant l'habileté manuelle qui distingue la technicité des singes anthropoïdes avec celle de l'homme, aux yeux de Leroi-Gourhan, c'est le fait que le dispositif cérébral de coordination des activités de relation s'élargit, et que cet élargissement intéresse directement les zones corticales intéressées par l'exercice du langage. Plus essentiellement, cette coordination associe, dans l'élaboration des symboles phonétiques et graphiques, des zones "qui enrobent le cortex moteur de la face et de la main". Leroi-Gourhan en conclut que "A une station bipède et une main libre, donc à une boite crânienne considérablement dégagée dans sa voute moyenne, ne peut correspondre qu'un cerveau déjà équipé pour l'exercice de la parole et je crois qu'il faut considérer que la possibilité d'organiser des sons et des gestes existe dés le premier anthropien connu."

Le langage n'est plus seulement édifié sur la place laissée libre par le transfert de la fonction technique de la face vers les mains. Il apparaît corrélativement à la spécialisation préhensile de la main comme un élément solidaire dans un cohérence évolutive qui concerne l'organisme considéré comme un tout. Du point de vue paléontologique, Leroi-Gourhan en tire l'hypothèse d'un parallélisme entre la faculté du langage et la technicité. Du point de vue anthropologique, cela signifie que technique et langage sont liés non par une solidarité négative, telle que la postulait Grégoire de Nysse, telle qu'on la retrouve dans l'opposition entre homo faber et homo sapiens, mais par une solidarité positive. Il faut alors poser la question de la nature de cette solidarité. Consiste-t-elle simplement dans un accompagnement extérieur (communication, transmission, organisation, apprentissage) ou dans une participation interne qui ferait alors apparaître technique et langage comme les deux face d'un développement unique au départ? C'est la question à laquelle l'analyse technologique contribue à répondre, en montrant que ce qui caractérise l'outil humain, au sens premier d'une possibilité de le reconnaître, de l'identifier, c'est qu'il répond à un stéréotype. Par là, il manifeste une intelligence intégrée dans la matière et la fonction. Il est le produit d'une série d'opérations gestuelles sans lesquelles on ne saurait le comprendre. Le stéréotype formel de l'outil, aussi simple qu'il puisse d'abord se présenter aux yeux du préhistorien, est le témoin d'une chaîne opératoire, c'est à dire d'une action réglée dans une série de gestes ordonnés. La forme, abstraitement extraite de la diversité matérielle de ses manifestations concrètes dans l'outillage réel, est le correspondant idéel d'une cohérence praxique qui existe d'abord sur le terrain opératoire. Il y a là la base d'une prise en compte de l'intégration praxique de la main et de la pensée, du geste et de la parole. Elle nous impose de reconnaître la dimension nécessairement symbolique de l'activité technicienne dés lors qu'elle atteint un niveau de complexité suffisant pour faire apparaître une forme constante et organisatrice, et à partir du moment où cette activité complexe ne voit plus ses schémas immergés dans une transmission de caractère héréditaire. Cela signifie d'abord que l'activité technicienne et l'outil sont en tant que tels de nature symbolique, ou si l'on veut cela signifie que l'outil est d'emblée plus qu'une simple "chose".

Le fondement d'un tel point de vue se trouve dans le constat de la différence qui se creuse entre une activité technicienne qui s'épuise toute entière dans le contexte d'une situation matérielle donnée où le but comme le moyen sont présents simultanément dans le champ de l'activité, et une fabrication qui préexiste à l'occasion de son usage, qui s'articule dans des opérations de plus en plus nombreuses, de sorte que l'outil est de plus en plus dissocié dans sa forme du matériau d'où il est tiré, et qu'il donne lieu à un objet qui perdure, se conserve au delà de son usage immédiat, vis à vis duquel il acquiert un statut d'autonomie: "La différence entre le signal et le mot n'est pas d'un autre caractère, la permanence du concept est de nature différente mais comparable à celle de l'outil". Si l'on veut bien reconnaître que l'un des traits constitutifs de la fonction signifiante est le pouvoir qu'a un objet de se rapporter à autre chose que lui, de rendre présent ce qui est absent et de distancier dans la représentation ce qui est présent, alors l'objet technique est bien marqué par un tel caractère, et s'il n'est pas précisément un signe, au sens linguistique du terme, il est déjà un objet symbolique. La permanence de l'outil, c'est à dire le fait qu'il soit conservé et échangé, en attente de son usage et le fait qu'il devienne le support matériel d'une forme qui se transmet et qui est susceptible d'être améliorée, sont des données interdépendantes où vient se fonder la symbolicité de l'outil d'un point de vue en quelque sorte lexical. La notion de chaîne opératoire présente l'intérêt de restituer, au sein même de l'activité technique, le point de vue syntaxique qui vient conférer son dynamisme à cette analyse. "La technique est à la fois geste et outil, organisés en chaîne par une véritable syntaxe qui donne aux séries opératoires à la fois leur fixité et leur souplesse". Bien sûr, l'utilisation par Leroi-Gourhan de la notion de syntaxe reste analogique, comme était celle de lexique que je me suis autorisé. Mais elle permet de dégager, dans l'activité technique, une dimension cognitive intégrée à la pratique, qui articule de façon suffisamment autonome et constante l'action du sujet sur la matière pour être identifiable. Resituée dans le cadre général d'un champ de relation anatomique qui conjugue comme deux pôles complémentaires les mains et la face, et d'une organisation cérébrale qui intègre ces pôles dans un dispositif neurologique solidaire, cette dimension cognitive doit être lue comme un aspect d'un processus de symbolisation qui intéresse tout autant les deux pôles de relation, et qui témoigne donc de l'existence, évidemment incontrôlable dans le cadre de la préhistoire, d'une activité langagière, aussi restreinte qu'elle puisse être.

Il est alors intéressant, comme le fait Jean Molino dans un article de 1988, de rapporter l'hypothèse de Leroi-Gourhan aux recherches de ces vingt dernières années sur les capacités articulatoires des hominidés qui "tendent à n'accorder que des possibilités fort restreintes aux prédécesseurs de l'homo sapiens". C'est que, contrairement aux apparences, ces recherches ne contredisent pas cette hypothèse mais tendent à la renforcer, dés lors qu'on l'envisage dans son intégralité. En effet, au delà du parallélisme entre technique et langage, dans leur processus de différenciation complémentaire et d'équilibre toujours retravaillé, par exemple avec l'écriture, c'est à leur unité essentielle, génétique (au sens de Piaget), que conduit la réflexion de Leroi-Gourhan. "Le langage des anthropiens antérieurs à l'homo sapiens semble donc apparaître en liaison étroite avec la motricité technique, liaison si étroite qu'empruntant les mêmes voies cérébrales, les deux principaux caractères anthropiens pourraient ne relever que d'un seul phénomène". De la même façon que l'étude des techniques conduit Leroi-Gourhan à fonder l'activité technique sur une technicité organiquement enracinée, l'analyse de l'activité symbolique le conduit à poser ce que J. Molino nomme judicieusement une symbolicité. Mais le point essentiel, sans lequel toute la construction perd sa cohérence, c'est que technicité et symbolicité sont deux expressions d'un processus évolutif dont l'unité est fondamentale.

La conséquence que J.Molino tire de cette hypothèse, du point de vue du linguiste, retiendra notre attention, c'est que "l'unité irréductible qui constitue le fondement du langage et du symbolique, ce n'est pas le signe sous ses différentes espèces, composé d'un signifiant et d'un signifié, mais la conduite signifiante à orientation cognitive". Et il rappelle la formule de Sapir selon laquelle: "On dit généralement que la communication est la fonction primaire du langage...il est préférable d'admettre que le langage est avant tout une actualisation vocale de la tendance à voir la réalité de façon symbolique et que c'est précisément cette qualité qui en fait un instrument propre à la communication". Mais alors il faut aller plus loin et prolonger le raisonnement à deux niveaux. Le premier considère l'activité technicienne que l'on ne saurait plus réduire à un principe de fonctionnalité ou au seul paramètre d'une logique instrumentale. Cette réduction est simultanément une ablation, qui isole le champ de l'activité productive dans l'ensemble des pratiques symboliques et esthétiques qui constituent le milieu culturel où elle s'inscrit, alors même qu'elle en est pénétrée. Cela conduit à opposer l'activité productive, muette et anonyme, à l'activité communicationnelle, alors qu'elle est animée d'une dynamique signifiante, bruissante de paroles et de valeurs. Par delà, il y a dans cette réduction du technique à la fonctionnalité instrumentale, historiquement inséparable du développement d'un mécanisme technocratique, non seulement une vision de l'humain, mais une vision de la vie et du vivant, soumis au milieu qui pèse sur lui et détermine son action. Et cela nous conduit au deuxième niveau de notre explicitation. J.Molino, dans son article, affirme que "Mot et concept, phrase et proposition, discours et argumentation doivent être étudiés non seulement comme réalités linguistiques et comme constructions logiques, mais aussi comme stratégies sémantiques par lesquelles l'être humain cherche à connaître le monde qui l'entoure." C'est que les notions de symbolicité et de technicité renvoient à des orientations dans lesquelles se déploient l'activité d'un être vivant. Et c'est en effet dans une conception dynamique du vivant que l'analyse de la technique se fonde chez Leroi-Gourhan: "Si l'on cherche à définir la création technique, on est tenté d'y voir un mouvement comparable à celui par lequel l'amibe pousse hors de sa masse une expansion qui enrobe progressivement l'objet de sa convoitise. Si la percussion a été proposée comme l'action technique fondamentale, c'est qu'il y a dans la presque totalité des actes techniques la recherche du contact, du toucher..."

Mais la symbolicité de l'activité technique et la signifiance de l'outil, ou plus généralement du fait technique, ne s'épuise pas dans la mise à jour des chaînes opératoires et des stéréotypes comme schèmes praxiques. Comme Leroi-Gourhan le montre trés clairement, le stéréotype, qui répond à la définition d'une fonction générale, reste adhérent à la tendance qui exprime l'orientation de l'action du vivant sur son milieu. Or le fait technique ne se réduit pas au stéréotype. Il y trouve seulement son premier degré, le plus général, certes significatif de l'évolution technique comme extériorisation progressive d'une technicité de plus en plus complexe, riche et diversifiée, mais incapable de rendre compte de son inscription dans un milieu socialement, culturellement et historiquement défini. "..Les faits présentent des degrés de valeurs différentes et.. ce ne sont pas les caractères du premier degré, généralement liés à la tendance, qui sont les plus intéressants mais ceux du second et du troisième degré, proprement attachés au peuple ou au groupe de peuples dont le fait étudié est issu." Les degrés du fait doivent alors pouvoir rendre compte de ce que Leroi-Gourhan appelle "le mécanisme d'individualisation progressive des faits".
    
La signifiance de l'objet prend ici une nouvelle direction, à la fois opposée et complémentaire à celle qui avait été ouverte par le concept de chaîne opératoire. Celle-ci permettait de dégager de l'objet concret la forme abstraite qui en commande la fabrication dans l'articulation réglée d'une série de gestes combinés. Les degrés du fait permettent au contraire de distinguer, dans la complexité de l'objet considéré comme fait technique, l'éventail des caractères déclinés du plus général vers le plus singulier, témoins de la diversité sociale dans laquelle prédominent les phénomènes culturels. Ici aussi, mais sur un plan différent, se manifeste le processus d'extériorisation qui caractérise l'évolution de l'homme aux yeux de Leroi-Gourhan. Ce qui nous est propre, c'est "..la faculté de symbolisation, ou plus généralement cette propriété du cerveau humain qui est de conserver une distance entre le vécu et l'organisme qui lui sert de support. Le problème du dialogue entre l'individu et la société... n'est pas autre chose que cette prise de distance entre l'homme et le milieu à la fois intérieur et extérieur dans lequel il baigne. Le détachement qui s'exprime dans la séparation de l'outil par rapport à la main, dans celle du mot par rapport à l'objet, s'exprime aussi bien dans la distance que prend la société par rapport au groupe zoologique. Toute l'évolution humaine concourt à placer en dehors de l'homme ce qui, dans le reste du monde animal, répond à l'adaptation spécifique". La chaîne opératoire montre le processus d'extériorisation des capacités cognitives socialisées et symboliquement structurées sur le plan de la technicité. Les degrés du fait témoignent du processus d'extériorisation par lequel le groupe ethnique se substitue progressivement à l'espèce comme la forme qui encadre la vie sociale.

Dans la description qu'il fait de l'évolution technique tout au long de la préhistoire, Leroi-Gourhan montre le long parallélisme qui maintient, du paléolithique inférieur au paléolithique moyen, le progrès technique au rythme lent de l'évolution biologique. Ce n'est qu'avec le paléolithique supérieur que l'on voit les deux courbes du gain technique et du développement cérébral se dissocier, au profit de la première qui s'autonomise et s'envole sur une période très brève par rapport à la dérive biologique. Dans toute la première période, les chaînes opératoires semblent rester essentiellement immergées dans l'activité pratique. La seconde période, qu'accompagnent des témoins de plus en plus nombreux et spécifiés d'une activité symbolique qui s'extériorise dans des pratiques esthético-religieuses, manifeste que les chaînes opératoires sont projetées dans l'ordre symbolique. Dans le premier cas, "le comportement opératoire reste complètement plongé dans le vécu", dans le second, "les opérations sont libérées de leur adhérence matérielle et transformées en chaînes de symboles". La mémoire qui permet la conservation et la transmission des chaînes opératoires est alors "coulée dans le langage". Elle est extériorisée et socialisée sous une forme devenue indépendante du comportement spécifique et qui permet à l'individu de les saisir dans des représentations réfléchies, de les confronter, de faire des choix. "Cela revient, dit Leroi-Gourhan, à faire du langage l'instrument de la libération par rapport au vécu". Ainsi apparaît ce que Leroi-Gourhan pose comme un paradoxe: "les possibilités de confrontation et de libération de l'individu reposent sur une mémoire virtuelle dont tout le contenu appartient à la société". Ainsi, technique et langage entretiennent-ils des relations nouvelles, maintenant ouvertes et dynamiques, ils se sont dissociés dans des formes autonomes qui autorisent la dialectique du dire et du faire. "La mise hors de l'espèce zoologique de la mémoire ethnique a pour conséquences très importantes la liberté pour l'individu de sortir du cadre ethnique établi et la possibilité pour la mémoire ethnique elle-même de progresser"

C'est logiquement à partir du moment où les deux courbes du progrès technique et du développement cérébral, donc de l'évolution biologique, se séparent, globalement avec la libération du front, que l'on voit apparaître, dans la diversification des types d'objets, ce que l'on peut tenter d'identifier comme des groupements humains de caractère culturel. Dans les paléolithiques ancien et moyen, nous dit Leroi-Gourhan, on ne peut distinguer entre les différents outils de différentiations autres que celles qui tiennent à la nature du matériau utilisé. Le stade levalloiso-moustérien montre encore un nombre de formes restreint et des variantes trop rares pour être vraiment significatives. Avec le paléolithique supérieur, par contre, "en l'espace de 20000 ans et pour la seule Europe occidentale, les 20 types fondamentaux d'outils offrent plus de 200 variantes". C'est sur ce terrain que le modèle des degrés du fait permet de dégager le jeu des différenciations dans lequel se constitue non seulement l'identité ethnique, mais au sein de celle-ci, la singularité de l'individu. Les degrés du fait déroulent en effet, des formes les plus générales et les plus abstraites qui permettent d'identifier un type d'objet, aux caractères les plus particuliers qui situent l'objet dans une civilisation, une ethnie, un groupe restreint, et qui peuvent même aller jusqu'à distinguer le style d'un individu, une série de choix qui traduisent à chaque étape des déroulements gestuels toujours plus particularisés, et dont les niveaux d'intégration psycho-moteurs vont du plus mécanique au plus réfléchi, du plus collectif au plus individuel. Avec les degrés du fait, ce sont les chaînes opératoires qui se spécifient et font apparaître, à chaque niveau de la différenciation, des choix significatifs d'un comportement culturel. Or, au fur et à mesure de cette déclinaison, la nature de ces choix se modifie, couvrant l'éventail qui va de la contrainte mécanique universalisante jusqu'à ce que l'on peut reconnaître comme un style esthétique. "Tout ce qui est fait, outils, gestes et produits, est imprégné par l'esthétique du groupe, possède une personnalité ethnique que la visite la plus superficielle d'un musée ethnographique suffit à rendre évidente. Dans le cadre traditionnel, l'individu inscrit ses variantes personnelles et puise dans la marge dont il dispose pour agir une part de son sentiment d'exister comme individu, dans la sécurité que lui offre l'intégration au groupe".

Il y a là, dans le déploiement de la signifiance de l'objet, l'émergence de ce qu'il faut bien considérer comme une troisième dimension, distincte des deux premières dimensions technique et langagière, mais enracinée comme elles dans la faculté générale de symbolisation. La dimension esthétique affirme sa spécificité d'abord par le lieu où elle acquiert sa pertinence, celui de la relation de l'individu au groupe. Cela signifie qu'il ne s'agit pas ici, contrairement à une tradition philosophique largement solidaire des conceptions romantiques, de concevoir l'esthétique comme relevant seulement des théories de l'art. Le comportement esthétique déborde très largement le champ de l'art tel que notre culture, de façon d'ailleurs largement problématique, s'efforce de le définir et de l'identifier comme champ autonome. Je me permettrai de me séparer sur ce point des conclusions que J Molino tire de son analyse du travail de Leroi-Gourhan dans l'article déjà évoqué ci-dessus. On ne saurait réduire l'art à l'activité esthétique, ni davantage l'esthétique au domaine séparé de l'art, même si le comportement esthétique trouve dans les pratiques de caractère artistique le point d'affleurement autonomisé et réfléchi, construit, de son extériorisation symbolique, c'est à dire distanciée et réglée dans son rapport à une tradition culturelle. C'est ce que manifeste le travail du style. "Il ne saurait être question dans une telle perspective de limiter à l'émotivité essentiellement auditive et visuelle de l'homo sapiens la notion du beau, mais de chercher, dans toute l'épaisseur des perceptions, comment se constitue dans le temps et l'espace un code des émotions qui assure au sujet ethnique le plus clair de l'insertion affective dans sa société".

Dans son originalité constitutive, la dimension esthétique concerne, du point de vue de Leroi-gourhan, "les rêgles de particularisation qui touchent ce qu'il y a de proprement humain dans l'homme". Elle exige, pour pouvoir se distinguer dans son efficience proprement humaine, que l'évolution ait atteint le point où le social a pris de façon décisive le relais du biologique. Mais cela ne signifie pas qu'il faille attendre ce moment pour voir apparaître le comportement esthétique, pas plus que le comportement symbolique ne devrait attendre la possibilité d'un langage vocal pleinement articulé chez homo sapiens. De la même façon que technique et langage s'insèrent trés avant dans un long processus paléontologique qui place le fait humain dans la continuité du monde animal, le comportement esthétique trouve, très loin dans l'organisation du vivant, des assises zoologiques et physiologiques qui sont mobilisées comme un substrat nécessaire dans la part d'émotion et de plaisir que produit l'expérience perceptive. Comme tel, il accompagne le long processus d'extériorisation dont témoignent les objets fossiles de la préhistoire et, très tôt, les outils manifestent une recherche de la forme qui dépasse largement les nécessités de l'usage efficace. Dans le déploiement progressif de la maîtrise des rythmes et des valeurs auquel il donne lieu, le comportement esthétique participe à part entière au développement de la faculté de symbolisation, assurant l'intellectualisation signifiante de l'intégration spatiale et temporelle au milieu naturel et social.

On ne saurait ainsi concevoir d'activité humaine radicalement dépourvue d'une dimension esthétique, sauf justement à la déshumaniser. L'activité technique en comporte sa part, qui contribue à lui donner sens, et il n'existe pas d'objet, produit et témoin de cette activité technique, qui se réduise aux seuls caractères de son efficacité fonctionnelle. Les traits symboliques et esthétiques de l'objet ne sont pas un supplément décoratif qui viendrait étendre, par dessus la logique instrumentale, seule pertinente, sa couverture gratuite et à la limite parasitaire. Dés lors que l'on reconnaît que l'activité technicienne témoigne d'une symbolicité sans laquelle elle demeurerait incompréhensible, on doit reconnaître que les trois dimensions dans lesquelles cette symbolicité s'objectivise, technique, langage, esthétique, doivent nécessairement concourir à l'ensemble des processus opératoires de la fabrication et, par delà, à l'ensemble des pratiques de travail où s'articule la triple relation de l'homme à la matière, de l'individu au groupe social, du geste efficace aux formes symboliques dans lesquelles il se réfléchit et se maîtrise.

Jean Cristofol, 1994.



Technique et Langage, p.56.
idem,p.55
Technique et Langage, p.126.
Idem.
Technique et langage, p.164.
Idem.
A. Leroi-Gourhan, le Langage et le Symbolique, in "A.Leroi-Gourhan ou les Voies de l'Homme".
Technique et Langage, p.165.
Molino, déjà cité,p.141.
Cf les analyses de G.Canguilhem dans "Milieu et Normes de l'Homme au Travail, Cahiers internationnaux de Sociologie, 1947.
Milieu et Technique p.384 (à vérifier)
L'Homme et la Matière, p.31
Idem, p.32.
La Mémoire et les Rythmes,p.33,34.
idem, p.21.
idem,p.23
Technique et Langage, p.203.
idem,p.204.
La Mémoire et les Rythmes, p.59.
Cf. La Mémoire et les Rythmes, p.80.
idem,P.82.
idem.

(Texte paru dans Démarcations, Contacts, Journées de l'école doctorale lettres et sciences humaines de l'université de Provence, Éditions de l'Université de Provence, 1995)

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