La traversée des formes

Les notions de mutation et de métamorphose participent, au moins au départ, de deux univers différents, et par certains aspects elles recouvrent des significations divergentes. Le concept de mutation est aujourd'hui enraciné dans le contexte scientifique de la biologie, tout particulièrement de la génétique et des théories de l'évolution. Il désigne la modification de l'information génétique, qu'elle soit endogène et produite aléatoirement par des erreurs dans le processus de la duplication des séquences d'ADN, ou suscitée par les conditions du milieu, par exemple l’exposition à des conditions pathogènes, en particulier certaines radiations. La mutation est au coeur du processus de variation des caractères transmis qui fonde la possibilité même d'une évolution biologique. Elle résulte d'un processus immanent, objectif, sans intention ni finalité, qui ne sera que dans un second temps sanctionné par l'expérience de sa viabilité. Volontiers discrète, longtemps considérée comme ne portant, en tout cas dans des conditions normales, que sur des variations graduelles et peu sensibles, la mutation porte l'idée d'une transformation d'abord cachée, d'un changement profond se jouant sous l'apparence d'une continuité des phénomènes organiques. Elle désigne le travail de la différence sous les apparences du même. Elle signifie que sous la continuité des manifestations, des transformations sont au travail qui un jour détermineront l'existence d'une réalité différente, d'une identité nouvelle.

La métamorphose appartient d'abord au contexte des constructions imaginaires, celles des mythologies anciennes ou des oeuvres de fictions. Elle traverse avec plus ou moins de force, comme une thématique toujours renouvelée, l'histoire de la littérature et des représentations. Elle renvoie au processus rapide et spectaculaire d'une transformation des apparences ou de l'organisation des être vivants. Elle signifie qu'un être, qu'une chose, qui s'est un temps présenté d'une certaine façon, a complètement changé de manière d'être, a pris un autre visage. Dans Ovide, le chasseur Actéon est transformé en cerf pour avoir surprise Artémis nue, Daphné se fige dans sa fuite pour se végétaliser et prendre racine sous la forme d'un laurier, Zeus ne cesse d'échanger ses apparences, taureau, cygne ou nuée pour se saisir des filles qu'il veut posséder. Mais c'est toujours Actéon qui meurt dévoré par ses propres chiens, Daphné qui s'endort dans le secret des fibres de l'arbre, et Zeus qui impose son désir. Le même demeure sous une forme autre. Dans la tradition grecque, la métamorphose témoigne du franchissement d'une frontière fondamentale, la frontière qui sépare l'homme de l'animal, l'animal du végétal, le vivant du mort, l'homme de la femme et par delà, dans tous les cas, elle nous parle de la relation des hommes avec les dieux, des mortels avec les immortels, de ceux qui trouvent leur place dans l'ordre établit dans la nature avec ceux qui garantissent ou expriment cet ordre mais ne le subissent pas.

Pourtant, la distinction n'est pas toujours aussi claire. Il y a d'abord une question de temporalité : si la métamorphose est rapide, elle suppose un processus continu, une transformation progressive, un glissement qui parcourt toutes les étapes d'un processus, qui fait, par exemple, d'un homme un cerf ou d'une femme un arbre. Les bois poussent sur le tête d'Actéon et les orteils de Daphné s'enfoncent dans le sol. Le docteur Jekill devient Mister Hide au cours d'une crise certainement terrible, mais dont la succession des manifestations donne l'occasion d'un morceau de bravoure cinématographique. Et c'est bien aussi ce qui se joue, d'une certaine façon, lorsque le terme de métamorphose est utilisé dans le contexte scientifique, par exemple celui du développement de l'insecte qui passe du stade de la chenille à celui du papillon.
En échange, la mutation contient l'idée d'une rupture, de la discontinuité d'un processus. Il est intéressant de se rappeler la connotation spatiale du mot. La mutation est aussi un changement de place. Ce qui était ici est maintenant là, ou encore, celui-ci est maintenant à la place de celui-là. La mutation est une redistribution des cartes, une modification de l'ordre des choses. Les mutations génétiques, si elles sont à la source d'un processus lent et qu'on a longtemps conçu comme nécessairement continu, sont en elles-même de micro-événements soudains, de petites ruptures qui s'accumulent. Et c'est encore cette notion de modification brutale d'un ordre, en particulier dans la société, qui se rencontre dans les emplois les plus anciens du mot.

Bref, le même qui prend une toute autre forme ou l'autre qui se dessine sous les apparence du même; la rapidité d'une transformation continue contre la rupture au coeur d'un processus lent. Tête bêche, mutation et métamorphoses déclinent les modes de pensée de la relation de l'ordre au changement, du même à l'autre, de l'unité à la multiplicité. Et peut-être que ce qui différencie le plus clairement la mutation de la métamorphose, c'est que la première exprime un changement dans l'ordre des choses quand la seconde évoque la rupture des frontières qui le constituent. Disons les choses plus clairement : parler de mutation, c'est dire que le monde change, que ce changement est dans l'ordre des choses. Parler de métamorphose, c'est se placer dans l'horizon d'un ordre en droit immuable dont les frontières sont, d'un coup, provisoirement bousculées, annulées.

Aussi n'est-il pas étonnant que les deux notions de mutation et de métamorphose reviennent avec insistance dans tout un ensemble de discours, d'oeuvres, de récits, qui tentent d'articuler la question du corps, de l'imaginaire contemporain et d'un champ complexe et hétérogène de réalités sociales qui se développent au croisement de l'industrie, des techno-sciences et de l'écologie. Elles sont souvent utilisées de façon ambiguë, ambivalente, jouant tout à la fois sur la différence des significations et des évocations dont chacune est porteuse et sur leur proximité, la possibilité de passer naturellement de l'une à l'autre. Or je crois que cette ambiguïté et ces glissements témoignent d'une part de ce qui se joue pour nous aujourd'hui, qu'ils nous parlent d'un certain mode du changement. Disons les choses de la façon suivante : on peut toujours observer des changements, dans l'histoire, dans les sciences, dans les arts, etc., mais il y a aussi des moments où ce sont ces catégories mêmes qui deviennent poreuses, incertaines, mouvantes, comme si les frontières qui les définissent se déplaçaient, se recouvraient par endroit, devenaient incertaines ou inopérantes dans certains cas, ou encore comme si des trajectoires se dessinaient, des transversales s'opéraient qui les mettaient en question, au moins d'un certain point de vue. Le terrain même sur lequel se placent ces oeuvres ou ces discours est alors significatif. Au croisement des arts, des technologies et des sciences, dans l'engagement du corps, des modes de la perception et du langage, un espace difficilement qualifiable, identifiable, et qui fait justement territoire de sa nature hybride s'est imposé.

On peut assez facilement repérer quelques unes des sources qui l'alimentent. Certaines remontent donc à loin et relèvent d'une tradition historique profonde. D'autres sont évidemment beaucoup plus récentes et se manifestent à foison dans la production de genre, la science-fiction, le fantastique, etc. Et elles font écho à tout un ensemble de questions qui relèvent à leur tour d'une réalité bien tangible, et qui viennent traverser régulièrement l'actualité, dont certaines s'imposent de façon toujours plus sensible au coeur de nos préoccupations les plus actuelles. On y trouve l'héritage de l'expérience cauchemardesque des conséquences des radiations nucléaires, des pollutions chimiques ou des accidents industriels, de Hiroshima à Tchernobyl, de Séveso à Bhopal. Mais on y trouve aussi, de façon bien plus insidieuse et bien moins spectaculaire, le soupçon que suscite le développement des nanotechnologies ou des manipulations génétiques appliquées aux aliments. Et on y trouve encore la démultiplication de nos capacité de calculer, de mémoriser, de percevoir, de communiquer, et par delà, la perspective de nouveaux modes de relation aux autres, à notre propre corps, au milieu naturel, de nouvelles façons de voir et de sentir.

D'une façon générale, c'est bien la vieille thématique des rapports de l'homme à la technique et plus particulièrement à la machine qui s'y trouve renouvelée et déplacée. Renouvelée, parce que la machine elle-même s'est transformée jusqu'à voir modifié son concept. Elle n'est plus incarnée par la figure purement mécanique de l'horloge, ni par celle du monstre d'acier mu par la puissance de son moteur. S'il y a lieu aujourd'hui de parler de dématérialisation, c'est d'abord de la dématérialisation de la machine qu'il doit être question. Elle s'est dispersée sous la forme de micro-éléments robotisés, elle s'est virtualisée dans le réseau, elle est venue s'articuler intimement avec la matière vivante. Elle n'est plus assimilable au déroulement nécessaire de forces aveugles, à la répétition inépuisable et imbécile d'un mouvement régulier, mais elle a acquis la capacité de réguler son fonctionnement en relation avec un contexte et un but, elle tend à développer des comportements autonomes, elle se mêle et s'associe à nos activités les plus singulières, dans le travail comme dans le loisir.
Déplacée, parce que la machine se présente de moins en moins comme une force extérieure qui vient broyer l'homme, peser du dehors sur ses gestes et sa pensée, l'assujettir au processus de la décomposition des tâches, de la simplification des opérations, de l'accélération de son rythme mécanique. Elle n'est plus une chose qui se tient face à nous, mais cela même dans quoi nous pensons, échangeons, faisons circuler les images, les sons et les mots, au rythme de nos influx nerveux. La machine n'est plus une réalité extérieure et étrangère, mais elle est objectivement l'une des dimensions du milieu dans lequel nous vivons, comme elle nous pénètre et vient se loger, directement ou par ses modèles de fonctionnement, jusqu'au coeur de notre pensée.

Nous nous sommes pensés longtemps sur le registre du dedans au dehors, dans la gradation d'une série de frontières qui tenaient lieu d'autant d'enveloppes. Il en était de l'image de nous-même comme de celle de nos villes, espaces nettement délimités, entourés par la tessiture plus lâche des campagnes, elles-mêmes ramassées au seuils des routes qui conduisaient vers des ailleurs lointains mais largement apprivoisés, serait-ce au prix de génocides que nous pouvions travestir dans le romantisme d'épopées aventureuses et civilisatrices. Le lointain habite aujourd'hui nos villes, nos villes se ramifient en zones urbanisées où se prennent comme des îles des morceaux de campagne, l'espace des réseaux nous impose de repenser l'idée même du proche et du lointain. Les limites de nos corps se dispersent dans les canaux de nos appareils.

Et l'un des aspect les plus immédiatement sensible de ces transformations tient certainement au fait que la machine informationnelle est venue prendre place au coeur de l'économie, et que les frontières qui distinguaient si clairement les catégories sociales du travail et du loisir, de la production et de la culture, se sont brouillées, recomposées, et avec elles la place du politique.

Aussi devons-nous prendre garde à ce qui s'engage avec les notions de mutation et de métamorphose : manifestement du corps, mais certainement aussi autre chose, de bien plus volatil mais qui pèse peut-être bien plus lourd, de la relation, de la pensée et du flux, de l'imaginaire et de la politique. Et c'est peut-être ce qui explique la façon dont ces deux notions se retrouvent utilisées l'une avec l'autre, sinon l'une pour l'autre, comme si elles désignaient peu ou prou la même chose, quelque chose qui engage le devenir "autre", la dialectique intime du même et de l'autre.


Jean Cristofol, 2009

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