Le point d'orgue (extrait)
Le texte suivant est extrait du roman de Nicholson Baker, Le point d'orgue, éditions 10/18, 1998.


    Je roulais dans la file pour véhicules lents. J'avais baissé la vitre ; l'air faisait un bruit de ronflement. J'avais le bras gauche (avec ma montre) à la portière ; j'avais mis la main à la portière pour voir si je pouvais créer un mouvement ascendant et je la faisais plonger et s'élever dans le vent. Une femme au volant d'une petite voiture bleue est apparue dans le rétroviseur. Aucune expression n'est aussi impassible que celle d'une femme vue dans un rétroviseur : une impassibilité si impartiale et si totale qu'elle demande à être surprise. Elle allait plus vite que moi et elle a commencé à me doubler de façon impassible ; pendant quelques instants j'ai cessé de la voir quand elle est entrée dans cet endroit où les voitures qui doublent n'existent plus - une sorte d'effet d'enclos des rétroviseurs. J'ai accéléré légèrement de façon qu'elle mette plus de temps à me doubler. Je n'avais vu son visage que pendant un instant, en réalité j'avais juste eu le temps d'apercevoir qu'il s'agissait d'une femme seule, d'une vingtaine d'années, avec une chevelure blonde abondante et ondulée, mais la vision très simplifiée que j'avais de son visage derrière le pare-brise se mêlait à la vision également très simplifiée des phares de la voiture bleue pour en faire immédiatement un personnage de mon imagination. Tandis qu'elle se rapprochait dans la voie de gauche j'ai entendu le bruit de ses pneus et j'ai senti à quel point elle était proche de moi, alors l'idée qu'elle allait bientôt me doubler m'a envahi jusqu'à me faire défaillir : le volant m'a semblé devenir souple et émettre des ondes qui allaient en s'élargissant ; j'ai senti que j'étais un gros morceau de quelque chose en train de fondre. Je n'arrivais pas à croire qu'en une trentaine de secondes, cette personne allait me rattraper et que je pourrais la voir ; à ce moment là, j'ai cru que j'allais hurler ou pleurer.
    En même temps, j'ai senti une sorte de dégoût devant l'étonnante puissance de ces béguins en voiture et à la quantité de temps-air mental qu'ils consomment quand je suis en voiture. J'étais fou d'imaginer qu'une femme était plus merveilleuse et plus mystérieuse simplement parce qu'elle me doublait en voiture. Que pouvait-il y avoir de plus banal que deux personnes roulant côte à côte en voiture sur une grande route, l'une d'elles arrivant à la hauteur de l'autre? Pourquoi ne pas simplement me détendre et la laisser me doubler sans tomber dans une sorte d'amour intérimaire avec elle? Et pourtant, c'était ce qui se passait - et il se passait peut-être la même chose pour elle aussi : elle écoutait peut-être Terry Gros sur National Public Radio en remarquant à peine qu'une voiture (moi) roulait juste à sa droite, mais peut-être qu'à chaque fois qu'elle doublait un homme seul au volant, ses espoirs renaissaient et mouraient ; peut-être essayait-elle, comme moi, de savoir si chaque personne était susceptible d'être aimée et épousée à partir des informations ridiculement insuffisantes qui étaient disponibles - c'est à dire la tête du conducteur, l'Etat où il habitait en fonction de la plaque d'immatriculation, et la personnalité générale de la voiture (on peut classer toutes les voitures comme mignonnes/prétentieuses, élégantes/mysterioso ou camaro/vulgaro), si une seule main ou deux sont visibles sur le volant, et l'état de la carrosserie. Quand la poignée de sa portière a été à la hauteur de la mienne, j'ai essayé de résister au désir de tourner les yeux vers elle, mais en vain ; je l'ai regardée de façon neutre au moment même où elle m'a regardé de façon neutre ; puis nous avons tournés la tête en même temps fixer la voie devant nous. A ce moment-là, nous roulions presque à la même vitesse. Nous étions très près l'un de l'autre. Il me semblait miraculeux que nous puissions nous trouver dans un tel état de repos et être pourtant séparés par la surface de la route qui se déplaçait si vite entre nous que, si j'ouvrais ma porte et si j'essayais de traverser pour monter dans sa voiture, mes pieds et les os de mes jambes seraient usés jusqu'à disparaître. Avec une lenteur désespérante elle a fini par prendre de l'avance puis elle a mis son clignotant et a rabattu l'arrière bleu de sa voiture devant moi. (C'était une Ford Escort, un modèle qui me fait toujours penser à une escorte quand je roule sur une longue distance.) Puis j'ai vu quelque chose - un autocollant de Smith College sur la vitre arrière, avec au-dessus un autocollant de l'université de Chicago. Je n'avais pas besoin d'aller jusqu'à Northampton ; le Smith College se trouvait juste à côté de moi sur la route ! Mais j'ai hésité à remonter mes lunettes, parce que je n'avais encore jamais déclenché la chronovulsion totale dans une voiture qui roulait. Etait-ce sans risque ? Ma vitesse relativement rapide entraînerait-elle un danger non prévu ? Arrêter l'univers alors que je roulais à quatre-vingt-dix kilomètres à l'heure me semblait quelque chose de téméraire et d'extravagant.
    Je regardais fixement ses feux arrière. J'ai vu qu'elle me regardait rapidement dans son rétroviseur. Puis elle a secoué ses cheveux abondants et des mèches ont volé sur le dossier de son siège. La serrure chromée et ronde sur les courbes de son coffre ressemblait à ce que devait être son trou du cul. J'ai décidé que je survivrai à ce qui allait se passer. J'ai attendu qu'il y ait un intervalle convenable, je suis passé dans la file de gauche et j'ai accéléré pour la doubler. Nous étions dans une descente très douce. Tandis que je me rapprochais d'elle, la même sensation d'évanouissement m'a envahi, mais maintenant ce n'était pas elle mais moi qui créais cette émotion muette ; quand nos profils ont été parallèles, je ne l'ai pas regardée parce que je savais qu'elle savait que c'était moi qui la doublais et qu'elle ne tournerait pas les yeux vers moi, la règle du flirt sur la route étant de ne pas regarder la deuxième fois. Mais j'ai enfoncé la pédale de d'embrayage et, pendant une seconde ou deux, j'ai glissé librement à côté d'elle, me préparant mentalement au débrayage temporel et, très lentement, j'ai remonté mes lunettes sur mon nez. Quand je les ai lâchées, la femme de Smith College et moi, nous étions immobiles sur la Mass Pike, mais nous n'avancions plus. Ma radio était silencieuse.
    J'ai eu du mal à ouvrir ma porte. J'ai dû pousser de l'épaule le vent figé. Et autour de la voiture, la route présentait un étrange spectacle : bien qu'immobile, elle semblait brouillée et imprécise comme si on l'avait photographiée avec un objectif gras ; impossible de faire correctement le point sur elle. Je suis sorti avec précaution en laissant la portière ouverte, j'ai fait le tour de la voiture sur la pointe des pieds et j'ai découvert que l'asphalte était élastique ; sa vitesse relative par rapport aux semelles de mes chaussures rendait apparemment impossible aux deux surfaces d'agir normalement l'une sur l'autre, et donnait à la route les caractéristiques d'une sorte de terre dense et spongieuse, comme de la mousse. Ce qui était aussi étrange c'était que j'entendais des voitures qui klaxonnaient et qui ronflaient quand j'avançais dans la direction où j'allais ou quand je m'en éloignais : j'ai supposé que cela avait quelque chose à voir avec les vecteurs, les ondes sonores gelées et l'effet Doppler, mais je ne m'en suis pas inquiété. J'ai marché au-dessus de la ligne blanche entre la voiture de la femme de Smith College et la mienne et j'ai écarté les bras afin de pouvoir toucher les deux portières, en nous reliant tous deux. J'ai gardé cette position de quasi-crucifixion pendant quelque temps en regardant les collines et les voitures qui se trouvaient devant, en me disant que si je descendais mes lunettes maintenant pour rebrancher le temps, ma voiture filerait sans conducteur et finirait par s'écraser contre un obstacle, et moi, seul au milieu de la route, je me ferais sans aucun doute renverser par une des voitures qui roulaient derrière nous. Je l'ai regardée par la fenêtre, en tenant mon visage à quelques centimètres du sien immobile et de profil. J'ai fait le tour de sa voiture, j'ai ouvert la porte du passager qui, par bonheur, n'était pas fermée à clef, j'ai débarrassé le siège de ce qui s'y trouvait (surtout des cassettes de musique et de livres enregistrés) et je me suis assis à côté d'elle.

plotsème v
Creative Commons. Certains droits réservés
Valid XHTML 1.0 et Valid CSS
3/171748

(cc) plotsème.net