Trajectoires.(Purpose, suite)
L'article publié en 1943 par Wiener, Rosenblueth et Bigelow, « Comportement, but et téléologie », est profondément marqué par la référence à la situation d'un projectile lancé à la poursuite de sa cible. C'est un thème qui revient régulièrement sous la plume de Wiener. Dans son introduction à « La cybernétique ou le contrôle et la communication chez l'animal et la machine », paru en 1948, il rappelle que l'une des occasions fondatrices de la collaboration entre les chercheurs qui seront à la source de la cybernétique, a été la question du développement de l'artillerie antiaérienne au début de la deuxième guerre mondiale. Il ne faut pas oublier que l'Allemagne nazie lancait à cette époque ses bombardiers contre l'Angleterre. L'augmentation de la vitesse des avions rendait caduques les méthodes traditionnelles de visée, défiant les capacités humaines d'ajustement et de réaction, posant le problème du sens même qu'il y a à viser une cible dont la vitesse devient comparable à celle du projectile. Les vitesses de chacun des deux appareils nécessitaient l'intégration, dans le système de contrôle du tir, du calcul des trajectoires respectives de l'avion visé et du missile lancé contre lui. Elles impliquaient que le missile ne soit pas lancé sur la cible, mais en direction d'un point de croisement futur de leurs trajectoires. Il fallait donc créer un dispositif susceptible d'effectuer en temps réel une prédiction continue et évolutive des positions futures de l'avion.

Devant le mécanisme d'une horloge ou le système de direction d'un missile, nous sommes face à des automates, mais la logique qui détermine leur comportement n'est pas la même. Il s'agit, dans un cas, du déroulement sans mystère d'un enchaînement d'actions successives et aveugles ; il s'agit de l'autre d'un processus orienté qui génère une trajectoire en fonction des circonstances. Nous assistons a un déplacement du lieu et de la nature de la prédiction. Le premier mouvement est entièrement prévisible, à condition de rester dans le cadre abstrait du processus théorique et dans un contexte épuré et neutralisé qu'aucun événement extérieur ne vient troubler. C'est l'usage que l'on fera de la machine qui peut ne pas l'être. Le second mouvement est susceptible d'infinies variations, parfaitement imprévisibles en elles-mêmes, alors que son but est déterminé. Le premier mouvement est entièrement aveugle aux changements qui peuvent survenir dans le monde extérieur, il appartient à une réalité close sur elle-même et, en tant que telle, entiérement déterminée. Son accord avec le monde dans lequel il se trouve exister relève de l'intelligence de son auteur, et si l'on puise en lui le modèle d'une connaissance de la nature et en particulier du vivant, il renvoit, comme Wiener aime à le rappeler dans plusieurs de ses textes, au principe leibnizien d'une harmonie préétablie ou au concept métaphysique de la perfection divine. Le second se développe, au contraire, en relation avec l'environnement et les variations qui s'y manifestent sur le plan de son action et du but que vise cette action et il inclut de ce fait une part d'indétermination. Cette relation est certainement étroitement limitée par son orientation, mais, aussi bornée qu'elle puisse paraître, justement parce qu'elle est orientée, elle amorce un fonctionnement d'une toute autre nature que celui du simple mécanisme, au sens traditionnel du terme, un fonctionnement relativement ouvert et susceptible d'une certaine adaptation.

C'est l'une des raisons qui expliquent l'intérêt des auteurs pour le mouvement volontaire, celui du bras qui se tend pour saisir un verre et le porter à la bouche - à moins que ce ne soit l'inverse, bien sûr, et que ce soit l'intérêt pour le mouvement volontaire qui confère à la question concrète de la conception des missiles un attrait qui dépasse largement le contexte historique de la guerre.

L'analyse des auteurs, dans l'article de 1943, procède par la division binaire, successive et systématique, d'un certain nombre de classes de comportements.

Sont d'abord distingués :

- les comportements passifs, dans lesquels l'objet n'est pas la source de l'énergie dépensée 'en sortie' - les auteurs proposent l'exemple d'un objet lancé ;
- les comportements actifs, dans lesquels l'objet est la source de l'énergie dépensée en sortie, comme dans le cas d'un projectile autopropulsé.

Parmi ces derniers, ils divisent :

- les comportements sans but, qui ne relèvent que du hasard, ou du déroulement parfaitement déterminé d'un mécanisme ;
- et les comportements que l'on peut interpréter comme orientés vers un but, ce qui est le cas des mouvements volontaires.

Ceux-ci sont encore subdivisés en :

- comportements sans feedback
- et comportements avec feedback (ou téléologiques).

Les comportements avec feedback font enfin l'objet d'une dernière distinction, entre :

- les comportements téléologiques non extrapolants, qui sont assujettis au signal perçu au fur et à mesure de leur effectuation, comme l'amibe suit la source à laquelle elle réagit, ou la fourmi suit la piste olfactive laissée par ses soeurs,
- et les comportements extrapolants ou prédictifs, comme celui du chat qui, anticipant la trajectoire de sa proie, s'élance vers la position future de la souris qu'il pourchasse.

Les auteurs précisent que : « Le comportement dit sans feedback est celui pour lequel il n'existe aucun signal venant du but qui modifie l'activité de l'objet dans le cours même de son comportement. Ainsi on peut construire une machine destinée à atteindre un objet lumineux bien que la machine soit insensible à la lumière. De façon similaire, un serpent peut sauter sur une grenouille ou une grenouille sur une mouche sans information visuelle ou autre venant de la proie après que le mouvement a été initié. Bien sûr le mouvement est dans ce cas-là si rapide qu'il n'est pas vraisemblable que les impulsions nerveuses aient le temps d'arriver à la rétine, de traverser le système nerveux central et de provoquer des impulsions supplémentaires qui atteindraient le muscle à temps pour modifier efficacement le mouvement. A l'opposé des exemples considérés jusqu'ici, le comportement de certaines machines et certaines réactions des organismes vivants impliquent un feedback continu venant du but qui modifie et guide l'objet en train d'agir ».

Le comportement avec feedback suppose donc la perception d'un signal provenant du but et la correction du comportement en fonction de l'écart entre la position actuelle de l'acteur et celle de la cible. Il relève d'une circulation et d'un traitement de l'information. Les performances comportementales dépendront du type de récepteurs impliqués, la vue, par exemple, permettant une plus grande liberté d'action dans l'espace que l'olfaction, qui implique de suivre pas à pas une piste. Elles dépendront aussi du nombre de paramètres (les différentes dimensions de l'espace, le temps, la vitesse relative, etc.) qui pourront être pris en considération dans le calcul de l'écart entre l'état de l'objet et sa destination, et donc, dans le cas d'un automate, de la capacité de traitement du calculateur. Ce sont ces caractéristiques qui permettent de rendre compte de l'existence de comportements téléologiques prédictifs, comme ceux dans lesquels la position future d'un objet est extrapolée en fonction de sa trajectoire. Il faut remarquer que cela n'implique en aucune façon qu'il y ait intervention d'une pensée consciente. Cela signifie simplement la mise en 'uvre d'une régulation informationnelle, qui reste entièrement sur le terrain de la physiologie, accompagnée d'un dispositif de contrôle de l'action. A l'opposé, le prédateur qui bondit sur sa proie, une fois lancé, devient un projectile passif.

Il est d'ailleurs intéressant de remarquer que ce passage donne une bonne indication de ce qui va fonder le futur concept du temps réel. Contrairement à l'idée si répandue selon laquelle c'est la rapidité de la transmission des informations qui constitue le temps réel, on voit bien ici que cette rapidité n'est que la condition de la modification d'une activité dans la relation à son objectif. D'une façon plus générale, la rapidité peut être au contraire ce qui permet la réussite d'un comportement parfaitement linéaire, certes fulgurant, mais dans lequel il ne saurait être question de voir le moindre 'temps réel'. Dans le cas proposé par Wiener, celui du serpent ou de la grenouille, c'est justement parce que le mouvement se fait de façon trop rapide, qu'aucune interaction n'est possible. Or le temps réel est justement celui du « signal venant du but qui modifie l'activité de l'objet dans le cours même de son comportement », c'est celui du « feedback continu venant du but qui modifie et guide l'objet en train d'agir ».

Il faut souligner l'intérêt de Wiener pour les dysfonctionnements du feedback, qu'il s'agisse du défaut des sensations proprioceptives, ou, surtout, de l'excès de la correction conduisant à une contre correction et ouvrant sur la spirale d'une oscillation incontrôlée. C'est pour une large part ces ratages qui permettent de faire apparaître l'analogie entre la machine et le vivant, les égarements mécaniques et les pathologies organiques, utile pour la technologie comme pour la physiologie. Dans l'article de 1943 comme dans 'la cybernétique..', Wiener souligne la similitude entre le processus d'emballement d'une machine dont le feedback n'est pas 'diminué', et dont l'écart du comportement est corrigé par un mouvement d'une amplitude trop forte, qui conduit à une nouvelle compensation encore plus violente, et les désordres moteurs de malades atteints de lésions du cervelet.

Il faut aussi rappeler les perspectives que Wiener imagine aussitôt pour la conception de prothèses. Celles-ci sont, à ce moment, essentiellement des substitutions mécaniques d'organes défaillants ou manquants, contrôlés antant que faire se peut par les sensations des moignons et la perception générale du mouvement et de l'équilibre. Des capteurs de pression et de tension devraient permettre un retour assurant la continuité sensorielle et kinesthésique. McCulloch va jusqu'à imaginer un dispositif qui rende un aveugle capable de lire un imprimé grâce à l'oreille. « Là, écrit Wiener, l'instrument suggéré par McCulloch remplace tout à fait explicitement certaines des fonctions de l''il mais aussi du cortex visuel ».

De la même façon, le problème posé à propos des systèmes de contrôle du tir des batteries antiaériennes trouve aux yeux de Wiener sa réponse dans la délégation à la machine d'une part des fonctions humaines. Et ce qui fait l'objet de cette délégation, c'est l'activité volontaire, dont la théorie du feedback négatif permet de rendre compte. La machine n'est plus à ce moment un simple prolongement du corps humain, elle devient un organe à part entière, à la fois relativement autonome dans son mouvement et intégré au tout qu'elle contribue à constituer.

C'est un point de vue qui place l'homme dans une relation d'adaptation de plus en plus complexe au milieu artificiel qu'il a techniquement développé autour de lui. La question est moins celle d'un dépassement de l'homme par la machine, ce qui les figurerait dans une sorte de face à face, comme deux forces indépendantes et autonomes, que celle d'une adaptation techno-biologique à un milieu transformé dans lequel l'espace et le temps ne sont plus tenus dans les limites qui étaient les leurs dans le contexte 'naturel' de l'action humaine. La simple accélération des moyens de transport et d'échange modifie de façon tangible notre rapport à la durée comme à la distance, instaurant des paliers, ou des niveaux d'échelles, entre lesquels se distribuent nos zones de déplacement et nos modes de communication comme dans des sphères superposées. Sur un tout autre plan, la vitesse de calcul des ordinateurs s'effectue à une échelle qui met au défi notre imagination, un temps infinitésimal, remarquait déjà, en 1961, Jean Hyppolite, « qui n'a pas plus de commune mesure avec le temps humain que n'en a le temps astronomique, les années-lumières pour aller d'une galaxie à une autre, avec les durées d'une existence humaine, ce temps des machines qui se mesure en microsecondes, millionièmes et millièmes de seconde » (« La machine et la pensée » ).

La cybernétique conduit vers une organologie technologique qui assure notre intégration cognitive et motrice dans ce monde aux dimensions élargies, en même temps qu'elle participe à son développement. Il s'agit tout à la fois de la génération d'une extension de notre environnement réel et de l'extension de nos facultés. Les deux mouvements sont indissociables. Il n'y a pas de face à face, mais l'exploration des formes possibles de création de dispositifs mixtes dans lesquelles se conjuguent des entités relativement autonomes, des sphères de connaissance et d'action.

Jean Cristofol



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